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J’écarquillai les yeux sous le choc. « Affreuse » était un euphémisme. Je ne distinguai même plus la couleur originelle de mes vêtements et de ma peau. J’étais couverte de terre. En élevant mes bras devant mes yeux, j’eus un nouveau mouvement de recul. Du rouge. Du rouge partout. Mes mains étaient recouvertes de sang séché. Tout de suite, je commençai à suffoquer et criai paniquée « De l’eau, de l’eau !». William me fit signe de le suivre et se mit à courir. Je le suivis, peinant à dégourdir mes muscles. Je compris que nous allions vers la mer quand nous grimpâmes sur la grande colline. J’accélérai sans me soucier de la douleur qui montait de mes membres.
Enfin, je vis l’immensité bleue de l’océan. Je me jetai dans l’eau, en ayant le reflexe de ne pas aller trop loin pour garder pied. Je gémis en frottant de toutes mes forces mes bras. L’eau se teinta légèrement de rouge avant de reprendre sa couleur première. Je continuai de frotter mes mains, j’enfonçai mes ongles dans ma peau, et griffai celle-ci. Quand mes mains furent immaculées je les élevai à nouveau devant mes yeux.
Je respirai bruyamment et luttai pour ne pas m’effondrer.
Ma peau avait rougi après le traitement que je lui avais infligé. Il n’y avait plus de sang, mais je ne voyais que ça. Il y en avait, partout sur moi. J’étais recouverte de ce sang invisible, qui m’obstruait la gorge et obscurcissait ma vue. Jamais il ne pourrait s’en aller. C’était une marque indélébile. La petite écorchure qu'on a sur le palais et qui ne peut cicatriser que si on cesse de la lécher... mais on ne peut pas.
Il ne fallait pas que je me laisse aller. Je ne pouvais pas me le permettre.
Je me forçai à étouffer la partie de moi qui ne demandait qu’à exploser, celle qui ne se remettrait jamais de ce crime atroce. Il fallait que je garde l’esprit vif, et prompt à agir.
Car désormais, c’est-ce qu’il fallait faire : agir.
Je finis de me laver, plus doucement, et ressortis de l’eau. William, qui m’avait attendue, me tendit le pull qu’il portait quelques instants plus tôt et je le revêtis, pour réchauffer ma peau trempée. Mes vêtements étaient collés à mon corps et rendaient mes mouvements très désagréables.
- Que fait-on maintenant ? Demandais-je à William, pour me concentrer sur autre chose.
Il s’empressa de répondre, visiblement soulagé de pouvoir parler d’un sujet « anodin ».
- Tu veux parler de la base ?
J’acquiesçais calmement.
- Rentrons d’abord, c’est une histoire assez longue.
Je n’insistai pas, mais sentis une pointe d’impatiente en moi. Afin de ne pas laisser mon esprit vagabonder, je me mis à parler de tout et rien, dissertant du temps et du paysage en un monologue confus. William ne disait rien, mais il m’écoutait avec attention. Au bout d’un moment, je me rendis compte que parler de la météo me faisait penser à ma mère, et, refusant de laisser mes sentiments prendre le dessus, je décidais de me taire.
William se mit soudain à siffloter, et je me concentrai de toutes mes forces sur la mélodie qu’il produisait. J’essayais, en vain, de reconnaitre un quelconque air. Je n’en connaissais pas de toutes façons, mais essayais tout de même de fouiller dans ma mémoire à la recherche de petites comptines que j’avais pu entendre.
Nous arrivâmes dans notre campement, et je me dépêchai d’enfiler des vêtements secs pendant que William allumait le feu. Je le rejoignis quelques minutes plus tard, et m’installai par terre en face de lui. Il mit à cuire les quelques poissons qu’il avait pêchés pendant que j’étais enfermée dans le tunnel. Il remua un peu les braises ardentes et se mit à parler :
- Pour que tu comprennes ce que nous devons faire, il faut que je t’explique un peu comment a été construite cette base. Peut-être l’as-tu déjà remarqué, mais Revival est un assemblage d’immenses plaques de métal. Elles sont ancrées solidement dans le sol et s’élèvent en arc de cercle. Toutes ces plaques se rejoignent en une seule, circulaire, tout en haut de la bulle. Mon père et Méléagre possédaient grâce à ce dernier les plans de construction de la base. Ils les ont étudiés et ont cherché par quel moyen désassembler Revival. Et après des heures et des heures de recherche, il s’est avéré que la seule possibilité qu’il y avait était de faire tomber l’immense plaque circulaire qui se trouve au sommet de la base. Avant que tu ne protestes, laisse moi t’expliquer. Si tu ne l’as pas encore compris, la plaque centrale, c’est le projecteur. La lumière. Alors, si on réussit à décrocher ce projecteur, le « plafond » de la base s’effondrera. Et tout le monde verra la lumière. Ils auront sans doute peur, comme toi, mais quand ils verront que rien ne se passe, il comprendront.
- Mais, objectais-je, je ne comprend pas. Comment comptes-tu le faire tomber ce projecteur ? C’est une machine immense, on ne peut y accéder que par le château des quatre. Et j’imagine que tu ne vas pas y aller avec tes petits outils ? Et puis, si tu le fais tomber, qu’arrivera-t-il aux gens qui se trouvent en dessous ? C’est une immense plaque, elle va tomber sur des maisons !
- C’est pour ça qu’il faut être au minimum deux. Il faut que celui qui sera en bas empêche les gens d’accéder au centre de la cité.
- Mais c’est impossible, protestais-je.
William haussa les épaules.
- Alors, il y aura des morts.
Je tentai de maitriser l’indignation qui montait en moi. On ne pouvait faire si peu de cas de la vie humaine. Nous n’étions que cinq mille, chaque vie avait une importance capitale.
- Tu ne m’as pas expliqué comment tu comptais faire tomber le projecteur, assenais-je d’une voix que la colère rendait tremblante.
- Sur les plans, on voit clairement qu’il est fixé par un nombre incalculable de vis. Il y en a une tous les cinq centimètres. Sur une plaque circulaire d’un diamètre aussi important, je te laisse calculer. Et notre but, c’est de les enlever, les unes après les autres. C’est un travail très long, mais qui porte ses fruits. Alors, oui, comme tu le disais, je prend mes petits outils et je vais dévisser, une à une, ces vis.
J’écarquillai les yeux. C’était ça le plan ? La seule réaction que je pus avoir devant tant de banalité fut d’éclater de rire. Je me tenais le ventre et hoquetai tandis que des larmes roulaient sur mes joues.
- Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, déclara sèchement William.
- Mais enfin, c’est ridicule, peinais-je à répondre entre deux gloussements, il te faudra des années pour en venir à bout !
William se vexa et martela avec colère :
- D’abord, des années, j’en ai plein devant moi. Tu n’as pas encore remarqué ? Il n’y a rien d’autre à faire ici. Et ensuite, sache qu‘à la minute où je te parle, la plaque est dévissée aux trois quarts.
J’arrêtai immédiatement de rire.
- Aux trois quarts ?
- Oui. Ça fait des années que mon père et Méléagre sont sortis dehors. Tu peux calculer, ça laisse pas mal de temps pour agir.
- Mais je ne comprend pas, si elle est dévissée aux trois quarts, pourquoi le poids ne l’entraine-t-il pas déjà vers le sol ? Et comment se fait-il que personne ne voit rien ?
- Personne ne s’approche jamais du projecteur. Les responsables ont arrêté depuis longtemps. Avant, ils venaient régulièrement voir si tout allait bien. Maintenant ils se contentent de regarder au loin la lumière. Tant qu’elle garde la même intensité, ils en concluent qu’il n’y a pas de problème. Pour le projecteur, disons que c’est plus compliqué. La plaque ronde commence à s’enfoncer légèrement, mais d’à peine quelques millimètres. Il faut que tu visualises, il reste encore énormément de vis, et chacune joue un rôle essentiel.
Les choses commençaient à se mettre en place dans mon esprit, mais j’avais encore quelques questions à formuler :
- Et comment fais-tu pour ne pas être vu ?
William se détendit peu à peu et reprit son explication :
- C’est plus simple que tu ne le crois. On rentre par le tunnel d’évacuation des cadavres. Il n’est utilisé qu’au moment des sacrifices. Il est assez large pour permettre à un homme de se faufiler. A l’autre extrémité, c’est le château. A la sortie du tube, il n’y a personne. C’est un endroit qui n’est pas surveillé. Les gardes savent que nous rentrons dans la base mais ignorent par quel endroit. Il ne savent pas non plus ce que nous projetons de faire. Ce sont des hommes bornés qui ne jurent que par les trois héros. Ils sont prêt à tout pour eux. Et puis, j’imagine qu’il ne vivent pas misérablement. Etre garde comporte certains avantages, c’est indéniable. Eux non plus n’ont pas vraiment d’intérêt à ce que la vérité éclate. Alors ils se contentent d’attendre que nous rentrions dans la base pour nous pourchasser et tenter de nous soutirer des informations. Jusqu’ici, personne n’a parlé. Le tunnel d’évacuation des morts est censé contenir des pastilles filtrant l’air extérieur. Si elles étaient toujours là, on ne pourrait pas passer. Comme ces pastilles sont inutiles, on les a enlevées depuis longtemps, ce qui nous permet de nous faufiler à l’intérieur de la base sans être vus.
J’écoutais toutes ces informations religieusement. Je buvais les paroles de mon interlocuteur.
- Une fois à l’intérieur, il suffit de se déplacer dans les couloirs assez discrètement et de grimper vers le projecteur. Le palais est assez peu surveillé à l’intérieur. C’est assez logique. Les seuls accès au château sont supposés être l’entrée principale à l’extérieur et deux portes de services. Ces trois entrées sont constamment surveillées. Mais à l’intérieur, il n’y a presque plus personne. C’est un jeu d’enfant de se déplacer dans ces couloirs. Je n’y ai vu personne, hormis les trois vieux séniles qui dirigent la base. Ils ne font que se prélasser dans d’immenses salons, remplis de nourriture, eau, tabac, café… J’y ai même vu un oiseau, enfermé dans une cage.
William marqua une petite pose et secoua négligemment la tête.
- La seule personne qui risque de te découvrir quand tu es là bas est le responsable du projecteur. Il vient deux fois par jour, au lever et au coucher de cette lumière. Tu ne dois donc te préoccuper que d’une chose, être revenue avant le soir, et n’arriver que dans la journée.
- Et, c’est tout ? Me hasardais-je à demander.
Il acquiesça en souriant.
Ainsi, tout devenait plus clair. Le plan était simple, mais efficace. Il restait cependant un gros problème, une chose avec laquelle je n’étais pas du tout d’accord.
- Il y a une faille dans ce que tu dis, déclarais-je calmement.
- Ah oui ? Et laquelle ? Répondit William en fronçant les sourcils.
- Les gens. Tu n’as qu’une idée approximative du moment où la plaque va tomber. Tu ne peux pas interdire l’accès au centre de la base à chaque fois que tu montes dévisser quelques écrous de plus. C’est impossible. Comment peux tu continuer ce travail en te disant qu’à chaque fois que tu enlèves une vis, tu risques de tuer des centaines de personnes ?
William se renfrogna et plongea son regard vers les braises. La nuit était tombée et nous n’étions plus éclairés que par les petites flammes dansantes. Je regardai le visage de mon interlocuteur briller sous cette lumière. Sous cet éclairage, il m’aurait presque fait peur. De longs frissons remontèrent le long de mon échine quand il déclara durement :
- Dans le monde d’avant, des tas de gens mouraient tous les jours. C’est la même chose. Le problème n’est pas pire juste parce que tu connais la plupart d’entre eux.
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