Mardi 26 avril 2011 2 26 /04 /Avr /2011 15:43

Comme la cantine, la salle commune habituellement baignée de lumière était dans l'obscurité totale. C'était une salle rectangulaire immense, qui devait avoir les dimensions d'un petit stade. En temps normal, Ael et moi aurions aperçu les rangées de bancs en terre couverts de toiles propres, l'immense estrade surélevée sur laquelle des réunions et spectacles avaient lieu. De grandes ouvertures forées dans le haut plafond permettaient à la lumière de pénétrer dans le souterrain en flot continu. Les murs de la salles commune étaient les seuls de toute la fourmilière sur lesquels plusieurs torches étaient accrochées, « au cas ou ». La plupart du temps, elles n'étaient pas allumées, principalement parce qu'il faisait presque tout le temps jour dans la salle commune, mais aussi parce qu'on ne voyait pas l'utilité de s'en servir. Même ce jour là, les torches étaient encore éteintes, alors que la situation devenait vraiment préoccupante.

 

Le brouhaha qui régnait dans la salle commune montrait qu'elle était presque pleine. Presque toute la fourmilière devait se trouver là. Nous frayant un passage dans la foule, Ael et moi nous installâmes sur un banc sur le coté gauche de la salle. Peu à peu, les conversations s'arrêtèrent au fur et à mesure que les gens s'installaient. Le silence finit par tomber complètement sur l'assemblée. On entendit alors plusieurs personnes se déplacer dans l 'obscurité, et se diriger vers l'estrade.

 

Le Conseil de la fourmilière était constitué de quatre habitants de la fourmilière. Ils étaient élus par les habitants tous les ans, et étaient choisis pour organiser la vie dans la fourmilière. Ils n'étaient pas vraiment les chefs, car si l'on décidait de ne pas travailler un matin, personne ne viendrait nous chercher. Mais la vie dans la fourmilière était très organisée, et chacun devait mériter le repas qu'il prendrait le soir. Alors même s'il n'y avait pas de lois, ni de punitions, chacun faisait sa part du travail sans rechigner, en fonction de ses capacités. Personne ne vivait au crochet de la communauté. C'était une organisation qui paraissait un peu utopique, mais jusqu'à maintenant, elle avait fait ses preuves. Les plus récalcitrants pouvaient toujours partir habiter à la surface et devenir des terre-à-terre, personne ne les en empêchait.

Le Conseil prenait donc uniquement des décisions d'ordre général, toujours en accord avec les habitants. C'est pour cela qu'aujourd'hui, il avait décidé de réunir les habitants. Il se passait quelque chose d'anormal à la surface, et si la situation devait empirer, il fallait dès maintenant s'y préparer. Le silence qui s'était installé dans la salle commune était impressionnant. Tout le monde attendait que quelqu'un prenne la parole.

Ce fut la voix de Katell Ellis, directrice de l'école primaire de la fourmilière, réélue au Conseil depuis trois ans, qui prit la parole en premier :

 

- Bien, je pense que tout le monde est là, même si je ne vais pas pouvoir m'en assurer...

 

Quelques rires diffus saluèrent cette entrée en matière.

 

- Comme vous avez forcément dû le constater, il se passe quelque chose d'inhabituel depuis trois jours maintenant. La fourmilière vit dans l'obscurité complète depuis 48 heures, et il semblerait qu'aujourd'hui ne soit pas différent. Avant que nous évoquions ensemble les décisions à prendre, je voudrais tout d'abord mettre les choses au point. Peu importe les idées qui ont pu circuler, nous ne savons PAS ce qui se passe là haut.

 

Un soupir général alourdit l'atmosphère. Au fond de la salle, un enfant émis de petits couinements effrayés, puis se tut.

 

- Inutile de paniquer, jusqu'à présent, il ne s'est rien passé de dramatique, reprit le second membre du Conseil, Léandre Serezat, agriculteur terre-à-terre qui nous avait rejoints depuis une dizaine d'années, et s'occupait avec quelques autres des plantations de la fourmilière. Rien ne prouve que la situation va empirer. Peut-être qu'un épais brouillard masque tout simplement le soleil là-haut.

 

Visiblement, Léandre faisait partie de plus optimistes. Et il ne semblait pas le seul, à en juger par les murmures d'approbation qui circulèrent dans l'assemblée.

 

- Mais comment savoir ! Répliqua quelqu'un d'une voix paniquée.

 

Cette question sembla réveiller la foule, chacun y allait de sa solution. Certains criaient des idées ridicules avec une sorte de désespoir hystérique dans la voix. On entendait aussi quelques pleurs, et ils ne provenaient pas tous d'enfants. Les mots articulés par la foule étaient de moins en moins compréhensibles. La tension qui régnait dans la salle commune devenait plus intense de minute en minute. Je sentais Ael s'agiter à mes cotés, mécontent de la tournure que prenaient les choses.

 

- SILENCE !

 

L'ordre de Nigel Stoltsov résonna dans la salle commune comme s'il avait parlé dans un mégaphone. Le troisième membre du Conseil de la fourmilière était probablement celui qu'on écoutait le plus. Il était le seul qui était membre du Conseil depuis sa création, plus de trente ans auparavant. Aujourd'hui, il avait presque soixante dix ans, mais ne semblait pas souffrir de la vieillesse. Avant, il avait travaillé lui aussi dans les plantations, mais désormais, il s'occupait surtout des décisions à prendre lors de la réunion des Conseil. Aussi robuste qu'il fut, continuer à s'occuper des cultures aurait été trop difficile pour lui à cet âge.

 

- Rien ne sert de spéculer à tort et à travers. Personne ici ne sait ce qui se passe au dessus. Alors cessons de parler pour ne rien dire. Si nous avons jugé bon de tous nous réunir ce matin, c'est pour agir, pas pour parler.

 

Le silence était maintenant complètement revenu dans la salle commune. Tout le monde sentait que Nigel avait déjà une idée en tête. S'il hésitait à en parler, ce n'était pas bon signe.

 

- Ce que Nigel essaye de vous dire, déclara enfin Carole-Ann Heighington, quatrième membre du Conseil qui était restée silencieuse jusque là, c'est qu'on ne peut rien entreprendre tant qu'on ne sait pas précisément ce qui se passe. Et pour comprendre ce qui ne va pas, il faudrait aller voir.

 

Personne ne prit la peine de réagir. Un silence assourdissant accueillit la déclaration du médecin de la fourmilière. Aller voir là haut ? L'idée même de monter au premier sous-sol me retourna l'estomac. Je sentis Ael frissonner à coté de moi. Et pourtant, nous n'étions pas les moins courageux de la fourmilière. Mais c'était impensable. Personne ne montait jamais là haut. Ceux qu'on avait déjà envoyés n'étaient jamais revenus, et les terre-à-terre refusaient toujours de parler de ce qu'il y avait à la surface. Tout le monde devait ruminer des pensées similaires aux miennes car cela faisait maintenant presque une minute entière que plus personne n'avait parlé.

 

- Nous savons ce que cela représente. Mais nous n'avons pas trouvé d'autre solution. Personne n'est obligé de faire quoi que ce soit ! Nous avons décidé d'attendre que des volontaires se présentent au Conseil. Et si personne ne veut le faire, nous le ferons.

 

Nigel Stoltsov avait soigneusement appuyé chacun de ses mots. À côté de moi, Ael se trépignait sur son banc. Il me murmura à l'oreille :

 

- Ça lui va bien de dire ça. Personne ne va laisser les têtes de la fourmilière s'en aller. Qui va s'occuper des gosses si madame Ellis se barre ? Et quand les gens seront malades, ou se casseront le dos dans les plantations, qui les soignera sans Carole-Ann ? Personne ne les laissera partir.

 

Je ne répondis pas, mais Ael avait raison. Personne ne laisserait les membres du Conseil s'aventurer à la surface. On avait trop besoin d'eux ici.

 

- Bien, je crois que tout a été dit. Inutile de décider maintenant. Après tout, peut-être que la lumière va nous revenir peu à peu ! Que chacun vaque à ses occupations habituelles aujourd'hui, en réfléchissant à ce qu'il ou elle compte faire. Nous nous retrouverons ici dans deux jours, si... eh bien si les choses devaient rester comme elles sont. 

 

Léandre essayait tant bien que mal de détendre l'atmosphère, mais plus personne n'avait envie de vaquer à ses occupations habituelles dans ces conditions. Tous sentaient la menace de la surface peser sur eux, et ils ne savaient pas quoi faire pour y remédier. Et personne ne voulait monter voir. Moi même, je préférais descendre dans les entrailles de la fourmilière comme les terre-à-terre plutôt que de remonter là-haut.

Par Agevalram - Publié dans : Cells - Communauté : Se sentir liVre
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Retour à l'accueil

Pour aller plus vite

Pour faciliter un peu la navigation, quelques liens vers les derniers articles publiés des différents projets (accessibles via le bandeau en haut de la page)

Un grand merci : MERCI, à Decristo pour son aide, et pour la peine, un petit lien en plus, c'est gratuit.

 

Revival (terminée)

Premier chapître : Le réveil (revu)  

Dernier chapître : One of these morning

 

Avant la nuit (terminée)

Premier chapître : 1

Dernier chapître : 24

 

Cells (en cours)

Dale

 

Textes libres

Triangulée Bermudes  


 

Catégories

Présentation

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés