Samedi 7 novembre 2009 6 07 /11 /Nov /2009 11:10

Tenaillée entre deux bras immensément larges, je ne pouvais plus bouger. J’avais le souffle coupé, et mes pieds touchaient à peine terre. J’entendis le garde qui me retenait contre lui s’adresser à d’autres personnes, que je n’apercevais pas à cause de l’obscurité dans laquelle l’escalier était plongé. J’essayais tant bien que mal de me débattre mais ma liberté de mouvement était très réduite, et chaque geste faisait naitre une douleur lancinante dans ma jambe blessée. Je luttai ainsi quelques secondes avant de me rendre à l’évidence. Le garde fit demi-tour et s’engouffra dans l’immense hall que je venais de quitter. J’entendis des pas le suivre et lorsque le garde fit face à ses interlocuteurs, je compris que j’avais de sérieux ennuis.

 

Les trois héros de Revival se tenaient devant moi, côte à côte.

Comment des hommes comme cela avaient-ils pu être vénérés si longtemps ? Les années les avaient rendus faibles. Ils paraissaient fragiles, prêts à s’émietter au moindre souffle. Leur peau craquelée, creusée par les rides, semblait avoir été créée par un architecte cherchant à tout prix à économiser son matériau. Elle était tirée sur leurs os, comme si leur créateur n’avait pas eu assez de matière première. Ils ne ressemblaient pas à trois vieillards bienveillants, avec une étendue de peau trop grande pour leur corps. Ils étaient secs, et semblaient fragiles, tellement fragiles.

Tassés par le poids des années, ils se déplaçaient lentement, grâce à l’appui d’une canne pour l’un d’entre eux. Leurs dos étaient voutés. Ils m’effrayaient autant qu’ils me faisaient pitié.

C’était peut être ça finalement, qu’ils craignaient. Ils n’avaient pas peur de perdre leurs privilèges, leur pouvoir. À l’extérieur, ils se seraient émiettés au moindre souffle de vent, se seraient brisés en milles particules de poussière, car ils n’étaient pas plus que ça, des hommes de poussière. L’extérieur étaient beaucoup trop vivant pour eux, beaucoup trop dangereux. Cette idée s’ancra dans mon esprit et je finis presque par penser qu’ils n’étaient réellement qu’un amas de particules prêtes à s’envoler à la moindre brise.

 

La gifle que m’envoya l’un deux me ramena brusquement à la réalité. Sentant la chaleur monter dans ma joue, je me fis la réflexion qu’ils n’étaient peut être pas si faibles que ça. La force de ce coup était un contraste saisissant avec l’allure physique de ces hommes. Alors qu’il s’apprêtait à recommencer, le responsable du projecteur, qui était toujours présent, se précipita en avant et arrêta le bras du vieil homme. Je regardai étonnée le vieillard qui lui, fixait d’un regard mauvais le responsable.

- Qu’est-ce que vous faites là vous ? Déguerpissez ! siffla l’homme âgé.

- Je ne vous laisserais pas brutaliser quelqu’un, qui en plus est déjà blessé, répliqua le responsable, visiblement choqué.

Il ne devait pas bien connaitre les méthodes de ses employeurs. D’un geste de la main, l’un des héros, resté en retrait, tira vers lui son employé. Il lui murmura quelque chose à l’oreille. Le garçon sembla réfléchir un instant, et me tourna finalement le dos. Ensemble il se dirigèrent vers l’escalier. Quand le responsable passa le premier, le vieillard le poussa brutalement dans le dos et ferma la porte derrière lui. Nous entendîmes alors tous le bruit de la chute de l’homme. Le vacarme dura pendant un moment que je crus interminable. À chaque bruit de chute j’imaginais des os brisés, de membres tordus. Le silence revint, lourd de sens. Je sentis une boule se former dans mon estomac tandis que mes lèvres bougeaient sans que je m’en rende compte.

- Des monstres ? Nous étions des héros avant que tu ne mettes ton nez dans nos affaires ! Cracha celui qui se tenait devant moi. Nous vivions tous bien ici, nous sommes des dieux ! Tu n’as pas remarqué ? En un claquement de doigts, nous pouvons tous vous faire tuer ! De quel droit te permets-tu de remettre en cause notre pouvoir ?!

- Vous n’êtes que des menteurs, sifflais-je à mon tour. Vous privez des gens de leur liberté, vous n’êtes rien ! Vous me faites pitié.

- Nous avons sauvé des milliers de gens, pauvre idiote. Sans nous, ils seraient tous morts et leurs ossements seraient éparpillés dehors à l’heure qu’il est !

- Le monde extérieur n’est pas dangereux ! hurlais-je, pleine de colère.

- Que tu crois ! Ça sera peut être un travail sur des années, mais vous verrez, quand les femmes enfanteront des êtres faibles, malades, difformes. Vous verrez quand vos cultures pourriront à peine plantées. Vous verrez quand les poissons remonteront à la surface de l’eau, ventre à l’air. Crois moi, tu n’as pas idée de ce que tu viens de faire. Tu viens de tous nous condamner.

- Vous… Vous êtes complètement fous, balbutiais-je.

 

Je les vis plisser les yeux simultanément, comme si j’avais affaire à trois clones. Comment ces hommes avaient pu dériver ainsi ? Ils avaient crée la base dans le but de sauver des vies. Leurs intentions étaient honorables, ils étaient désintéressés. Ils s’étaient associés pour permettre aux gens de vivre encore plus longtemps. Et je les voyais aujourd’hui s’accrocher désespérément à un monde déjà mort. Méléagre avait-il vraiment été l’un d’entre eux ?

Mon angoisse grandit quand je vis un sourire naitre sur leurs visages. Ils étaient effrayants. Leurs peaux étaient tellement tendues que j’eus peur un instant qu’elles se déchirent, sous la pression de ces sourires, révélant directement des os saillants, pointus. Mais plus que tout, j’avais peur de ce qui pouvait leur faire plaisir ainsi.

- Nous refusons de sortir dehors. Nous resterons ici, plutôt morts que vifs. Nous n’exposerons pas nos corps aux radiations. Et nous savons que toi et tes amis, qu’importe leur nombre, ne nous laisserez pas vivre.

- Nous ne sommes pas des assassins, assénais-je.

- Ah bon ? Répondirent-ils en chœur, avec un regard lourd de sens.

Cette accusation me renvoya en pleine face le meurtre que j’avais commis. Mais c’était un accident. Je le savais désormais. J’y avais longtemps réfléchi, sachant pertinemment que si je n’arrivais pas à l’accepter, elle me hanterait jusqu’à la fin de ma vie. Alors grâce à William, j’avais appris à accepter mon crime. J’aurais pu l’éviter, peut-être, mais cela m’aurait conduit dans les prisons de ce château, et aurait interrompu notre mission. Alors, je n’avais pas eu le choix. Ce garde avait dû mourir pour me permettre de sauver tous les habitants. Cette conviction était ancrée en moi, et je m’y accrochais du mieux que je pouvais, certaine que sans cela, je ne serais pas capable de continuer. Cette mort m’avait rendue plus forte, elle ne ferait plus cauchemarder désormais que la vérité avait éclaté.

- Mais peu importe, déclara celui qui se trouvait le plus près de moi. Nous ne partirons pas seul. Les habitants de Revival nous considèrent comme des héros, je ne pense pas que cette conversation sera bonne pour notre image. Nous devons rester éternels. Et puisque tu es responsable de tout ça, voilà une seconde raison pour ne pas te laisser partir. Vous laisser partir.

 

Alors qu’ils éclataient de rire ensemble, je compris immédiatement à quoi il faisait allusion. Je me mis à hurler le plus fort que je pus, en proie à une rage et une détresse immense. Je me débattis de toutes mes forces, reléguant la douleur cuisante au fond de mon esprit. Je criais toute ma haine, jurais, menaçais tant que je pouvais. Pourtant, je n’avais aucune raison de leur faire peur, je n’étais pas en position de force.

Je ruais dans tous les sens, alors que le garde qui me retenait ne bougeait pas d’un millimètre, indifférent à mon agitation.

Ils étaient devenus fous, prêts à tuer alors que la partie était terminée. Ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient, c’était impossible. Rien ne justifiait l’acte qu’ils s’apprêtait à commettre. Ça serait un meurtre gratuit, délibéré, pour assouvir une vengeance qui n’avait pas lieu d’être. Je vociférais ces phrases au fur et à mesure qu’elles se formaient dans mon esprit. Je n’avais que faire de la douleur qui devenait chaque seconde plus intense. Il fallait qu’ils m’écoutent, qu’ils comprennent qu’il n’était pas trop tard, qu’ils pouvaient encore nous rejoindre. Nous n’allions pas leur faire de mal après tout, nous n’étions pas des meurtriers, je l’avais déjà dit.

À court d’arguments, je les suppliais, indifférence à la position dans laquelle cela me mettait. Je m’en fichais de paraitre inférieure, faible. Mes plaintes résonnaient dans l’immense hall comme une cacophonie. On aurait pu croire qu’une foule amassée hurlait de colère, de douleur. Pourtant il n’y avait que moi.

 

Agacés par mes cris, je vis les lèvres des trois «héros » bouger ensemble, mais ne compris pas ce qu’ils disaient.

 

Puis, ce fut le noir.

 

Par Agevalram - Publié dans : Revival - Communauté : ecrivains en herbe
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