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Ce que je vis me choqua tellement que pendant une minute, je crus que j’allais lâcher l’échelle. Fébrile, je me cramponnai de toutes mes forces aux barreaux, et appuyai mon front contre ceux-ci.
La fraicheur me fit du bien et je repris un peu mes esprits. Après quelques minutes, je décidai de vérifier ce que je venais de voir, afin de m’assurer que je n’avais pas halluciné. En me tordant à nouveau le cou, je compris que je n’avais pas rêvé.
Le ciel. Je voyais le ciel de l’extérieur. Le vrai ciel. Un fin rayon de ciel était visible. A peine un millimètre, peu être deux, mais je le voyais. Je voyais l’extérieur de la base. Je restai interdite à admirer ce minuscule morceau du monde réel, bouche bée. Mes muscles contractés pour soutenir mon poids au dessus du vide me rappelèrent à l’ordre.
Respirant avec difficulté, je fis alors demi-tour et retournai aussi vite que possible de l’autre coté de la plaque. Là, je ne repris pas mon travail et descendis à toute vitesse l’escalier qui plongeait au cœur du château. Je courus à travers la salle permettant de contrôler le projecteur et me ruai dans les escaliers.
Je descendis aussi vite que possible, ayant tout de même assez de réserve pour ne pas faire de bruit, traversai tout aussi rapidement le couloir donnant sur le jardin, et pénétrai dans la salle du tunnel d’évacuation. Je pris une poignée de graisse dans une cuve en m’en enduisis le corps avant de me glisser dans le tunnel.
Beaucoup facilement qu’à l’aller je me laissai descendre le long de la paroi métallique. Une fois à l’autre extrémité, je sortis et me mis à courir vers le campement.
Je courus sans m’arrêter pendant presque une heure, impatiente d’annoncer ma découverte à William. Pendant ma course, je n’arrêtais pas de me répéter « ça y est, ça y est, elle va tomber ». J’étais tellement excitée que je n’avais même pas encore pensé à l’horrible échéance que cela constituait pour ceux qui vivaient en dessous.
Mon cerveau semblait n’être capable que de répéter ces deux phrases en boucle : « ça y est ! Elle va tomber !».
Mes foulées écrasaient l’herbe verte et grasse qui s’étalait par terre. C’était la fin du printemps. Les arbres allaient bientôt plier sous le poids de leurs fruits, et les petits insectes feraient leur apparition. C’était le second été que j’allais voir. Le temps était passé si vite. Il n’y avait pas eu de neige pendant l’hiver, pour mon plus grand désespoir. William me l’avait si bien décrite que j’avais guetté le ciel pendant des mois, priant pour qu’il neige. Qu’il pleuve du froid. Mais à part quelques gelées, il n’y avait rien eu. J’avais apprécié la beauté du paysage mis à nu, mais je ne regrettais pas les températures glaciales que nous avions du affronter. Retourner dans la base travailler était presque un soulagement, tant nous rêvions de chaleur.
William devait être rentré de la base, il était allé voir si de nouveaux bulletins des trois héros de Revival trahissaient leur connaissance de nos activités. Il faisait cela de temps à autres, pour vérifier que nous n’étions pas en danger. Je le laissais faire cette activité mais ne le remplaçais jamais pour cela. Je ne voulais pas retourner dans la base depuis le sol. Je ne m’en sentais plus capable.
J’aperçus enfin nos cabanes et accélérai pour les quelques mètres qui me séparaient d’elles. Je vis enfin William, assis par terre, étant apparemment à peine revenu de son incursion.
- William ! William ! hurlais-je alors que j’arrivai enfin près de lui. Il releva la tête et ouvrit la bouche mais je ne lui laissai pas le temps de s’exprimer :
- ça y est, ça y est ! Je l’ai vu ! Le ciel, je l’ai vu dans la base, la plaque s’enfonce, elle s’enfonce ! Elle va tomber ! Elle va tomber !
Il me regarda, la bouche un peu entrouverte, mais n’eut pas la réaction que j’attendais. Il grimaça et ne répondit rien.
- Mais enfin, tu comprends ce que je te dis ! m’exclamais-je un peu agacée par sa réaction.
- Olive, fit-il gravement.
- Quoi, mais quoi ? Fis-je, toujours aussi excitée. Tu te rends compte ! Ça y est ! Dans quelques jours, ou même quelques heures, ça sera fini ! Il faut que tu ailles voir ça ! Allez, vas-y vite, tu peux encore y aller avant la tombée de la nuit ! Allez ! Lève- toi ! Deb…
- Olive !
Il avait dû crier pour se faire entendre. Je me tus et baissai mes yeux vers lui. Je compris alors que quelque chose n’allait pas. Il n’était pas euphorique, même pas content. Il ne souriait pas.
- C’est demain, se contenta-t-il de dire.
- Demain ? Demain quoi ? Demandais-je sans comprendre.
- Demain, nous serons le 15.
Le 15. Demain, nous serons le 15. L’excitation retomba en moi aussi soudainement qu’elle était venue. Cette révélation me fit l’effet d’une douche froide. Demain, le sacrifice aurait lieu demain.
Un an ? Un an s’était écoulé depuis la mort de Nathanael ? C’était impossible. Le temps était passé si vite. Pourtant, en y réfléchissant, cela faisait des mois que nous allions presque tous les jours près du projecteur pour dévisser les centaines de boulons qui le retenaient au sommet de Revival. Sans compter le temps passé depuis ma fuite de la base. J’avais vu les saisons défiler. Oui, un an, à la réflexion, c’était tout à fait possible.
Comment les évènements pouvaient-ils se coordonner si mal ?
Non seulement le centre de la base ne serait pas vide au moment où la plaque allait tomber, mais, au contraire, toute la population serait rassemblée en plein milieu de la cité.
Mais ce qui m’effraya le plus, et glaça le sang dans mes veines, fut la terrible révélation qui s’imposa à moi : demain, ma mère monterait sur l’estrade de la place publique, en dessous d’une immense plaque de métal, prête à s’effondrer à chaque minute.
- Que, qu’est-ce que, qu’est-ce qu’on va faire ? peinais-je à articuler.
William ne me répondit pas et se contenta de soupirer. Il fronça les sourcils, signe d’une intense réflexion. J’attendis, sentant le malaise grandir en moi minute après minute.
- Il faut attendre et faire tomber la plaque plus tard, finit-il par déclarer.
- Mais on ne peut pas faire ça ! répliquais-je aussitôt. Des gens vont mourir, pour défendre une cité qui n’a aucune raison d’exister. On ne peut pas laisser faire ça, si près du but !
- Si on fait tomber cette plaque demain, ils vont tous mourir.
Je ne trouvais rien à répondre. Nous étions dans une impasse. Il n’y avait aucune solution. Dans les deux cas, des innocents allaient mourir. Non, il y avait forcement une solution, un moyen d’éviter le carnage. Je ne pouvais pas laisser faire ça. Si nous ne pouvions attendre jusqu’au lendemain, alors quelle solution nous restait-il ?
- Et si on la faisait tomber cette nuit ?
L’hypothèse que je venais de formuler à voix haute me paraissait idiote, impossible, inconsciente, mais c’était la seule qui semblait nous permettre de sauver le maximum de gens.
William releva la tête et me regarda comme si j’étais folle à lier. Pourtant, il ne me contredit pas immédiatement. Alors que je m’apprêtais à développer un peu mon idée, il déclara sobrement :
- J’ai bien peur que tu n’ais raison.
Un lourd silence s’ensuivit. Nous venions en quelques minutes de passer du côté « concret » du plan. Désormais, les choses étaient minutées. Nous avions une échéance, et il fallait se mettre maintenant au travail. Dans le silence que nous partagions, je pouvais clairement sentir notre crainte. Si depuis le début nous nous étions montrés forts, du moins William, nous semblions maintenant bien fragiles. Je nous voyais soudain comme deux gamins, avec beaucoup trop de responsabilités. Un poids énorme s’abattit sur nous.
William se releva, sembla vouloir dire quelque chose, mais se ravisa. Il se retourna et partit vers sa cabane. Je restai immobile, puis m’assis, sentant toute force quitter mes jambes. J’entendis William fouiller dans ses affaires mais je ne m’attardais pas là dessus. Je regardais l’immense bulle de métal qui s’étalait à perte de vue devant moi. Ce que nous devions faire était justifié, c’était indéniable, mais pouvait-on jouer ainsi avec des vies humaines ? Je n’en étais pas sûre. Quelle chance y avait-il pour que l’on puisse sauver tout le monde ?
William ressortit de sa cabane et vint s’asseoir à mes cotés.
- Je m’occupe du projecteur, tu t’occupes des gens en bas.
- Non. L’inverse. Je ne peux pas retourner en bas, c’est impossible.
- Bien.
À nouveau, nous ne dimes plus rien. Nous regardions Revival, comme si nous l’apercevions pour la première fois. Pourtant, c’était certainement l’inverse. Cette bulle allait bientôt disparaitre.
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