Samedi 3 septembre 2011 6 03 /09 /Sep /2011 17:45

C'était déjà le troisième jour dans cette étrange lueur verte. Plus un rayon de soleil n'arrivait à percer cette épaisse couverture végétale qui masquait complètement le ciel. Combien de temps depuis la dernière horizon ? Il n'aurait su le dire. « À perte de vue » n'avait plus de sens depuis quelques temps maintenant. La jungle recouvrait tout, tuait tout, indifférente aux vies qu'elle piétinait. Pire, elle semblait presque « consciente », déployant toujours plus de pièges pour attraper de nouvelles proies.

 

Mais tout cela avait une logique. Quand la nourriture venait à manquer, il fallait se montrer plus astucieux. Quand on avait faim, il ne fallait plus seulement attendre que la nourriture vienne, il fallait aller la chercher. Seulement, Dale Redman n'avait pas pour habitude d'être à ce maillon de la chaine alimentaire.

Combien de temps depuis qu'il avait vu quelqu'un ?

Quand il avait une cachette sûre, il pouvait compter les jours, mais désormais il était obligé de changer de place tout le temps, cette saloperie de jungle toujours à ses trousses. Merde, n'y avait-il pas d'autre gibier dans ce labyrinthe vert ? Il savait qu'il n'était pas un génie, mais il était quand même plus intelligent qu'un lièvre ou un blaireau non ?! Alors pourquoi cette foutue jungle s'acharnait-elle à le poursuivre ?

Il aurait pu jurer que la jungle était vivante, bien vivante, qu'elle l'observait en permanence, s'acharnant sur lui, lui ôtant tout répit. Il n'était jamais tranquille, jamais au calme. Il avait toujours cette impression que la jungle l'épiait, se moquait de lui. Il pensait qu'elle s'amusait à ses dépends, le regardant s'épuiser peu à peu, jouant avec ses nerfs et avec sa vie. Elle agissait comme les chats agissent avec les souris qu'ils attrapent, les laissant en vie quelques temps histoire de s'amuser un peu, et les achevant quand l'ennui les gagne. Et que se passerait-il si la jungle se fatiguait ? Elle l'achèverait, lui aussi.

 

 

Ou alors, tout ça, c'était dans sa tête. La solitude, la fatigue, tout ça avait fini par griller quelques uns de ses neurones, et il était devenu paranoïaque.

Une jungle vivante ? Ahah, une belle connerie oui. Juste des branches basses... qui vous faisaient trébucher sur des pierres aiguisées, des odeurs de pourriture qui vous faisait tourner la tête... jusqu'à vous faire oublier votre propre nom...

 

« JE SUIS DALE REDMAN, CONNASSE ! Hurla-t-il. ET T'ES PAS PRÊTE DE ME BOUFFER ! ».

 

Et ces lianes, toujours en train de se faufiler derrière vous, prêtes à s'enrouler autour de vos chevilles et à vous trainer vers l'arbre le plus proche.

 

« Jamais, jamais toucher les troncs » murmura-t-il pour lui même.

 

Non, il n'était pas paranoïaque. Un peu fou, peut-être, mais pas paranoïaque. Cette jungle était mortelle, étonnamment mortelle pour un fouillis d'arbres. Mortellement belle aussi. Vivre ici aurait été un vrai paradis si chaque fleur n'essayait pas de vous arracher le visage dès que vous faisiez mine d'approcher pour les respirer. La vie aurait été si simple si les seuls fruits comestibles ne ressemblaient pas à s'y méprendre aux plus toxiques. Vraiment, la jungle était belle. Les arbres n'avaient pas toujours bouché le ciel. Autrefois, les choses étaient plus simples...

Autrefois...

 

Dale Redman ne se souvenait plus vraiment d'autrefois. Ou plus exactement, il n'avait plus le temps de se souvenir. Le présent monopolisait toute son attention. C'était une question de survie, le temps des barbecues et de la nostalgie était fini, enterré, digéré. Maintenant, il était là, seul, portant son sac à dos, son sabre et un mois de sommeil sur chaque paupière. Seul, dans une obscurité grandissante.

La jungle émettait sa propre lumière. Certaines plantes devenaient phosphorescentes, baignant alors le décor dans une étrange et angoissante lueur verdâtre. Bien sûr, on pouvait trouver de la belle lumière dorée, chaude, rayonnante. Mais comme chaque parcelle de beauté dans cet endroit, c'était un poison mortel. Les plantes qui émettaient ces lumières si attirantes, Dale les évitait comme la peste. À vrai dire, il évitait à peu près tout. Son quotidien n'était qu'une interminable marche, sans destination finale, sans autre but que de voir la lumière se lever le matin suivant. Et même ça, il était en train de le perdre. Le seul moment apaisant de la journée, quand les rayons du soleil descendaient réchauffer le sol, il en était privé depuis trois jours déjà.

 

« CONNASSE », cria-t-il encore, cette fois-ci un peu désespéré.

 

« Mais je vais pas te laisser me prendre, ça non. Dale Redman n'est pas né de la dernière pluie, il te fera pas ce plaisir. Ça non, tu toucheras pas un bout de ma chair. Jamais. Ça non. J'aime encore mieux vivre une éternité dans cet enfer que te laisser gagner. Jamais. Ça non ma vieille, tu m'auras pas. T'ENTEND ?! HEIN DIS, T'ENTEND ?

Calme toi Dale, garde tes forces, fais comme elle, la laisse pas te prendre. Ça non, mon vieux, on va lui faire sa fête à cette connasse. Elle aurait pas du s'attaquer à Dale Redman, ça non. »

 

La chaleur et l'humidité fatiguaient beaucoup Dale. Il n'était pas facile de respirer correctement dans cette jungle tropicale. Mais il continuait son monologue, inlassable, sa voix lui servant de compagnie imaginaire. Parfois, il se disait qu'il aurait dû partir sous terre, comme presque tous les autres. Mais quoi ? Rester au fond et attendre de mourir dans le noir, en bouffant de la terre ? Merci bien. Trois fois il était descendu, trois fois il était remonté au bout de quelques heures seulement. « y'à de la lumière » qu'ils disaient tous, ceux d'en bas.

 

« Mon cul », répondit-il pour lui même.

 

La lumière, elle était faible, et même quand il n'y avait pas un nuage dans le ciel, il restait toujours un bout de tunnel pour rester dans l'ombre. Et Dale Redman n'aimait pas l'ombre. Il n'aimait pas le noir. Il aimait savoir où il posait les pieds, et jamais il n'aurait pu vivre en permanence en respirant cette odeur de terre retournée. Personne ne l'avait forcé à venir, alors il était resté en haut. Et tant pis si cette foutue jungle prenait de plus en plus de place, il resterait là.

Maintenant, les entrées des galeries des autres étaient bouchées peu à peu par toute cette mousse. Pas sûr qu'ils soient encore vivant, les vers de terre du sous-sol. Cette pensée le fit rire.

 

« Peut-être bien que je suis tout seul. Enfin je veux dire, le dernier... Eh ben comme quoi, suffit pas de s'éloigner du Mal pour être sauvé, si tu veux mon avis. »

 

Continuant inlassablement son monologue, Dale Redman s'enfouissait dans la jungle, écartant d'un coup de machette les feuilles qui gênaient sa progression. Quand il entendait le chant d'un oiseau, il priait pour que les arbres s'acharnent dessus et le laissent en paix quelques instants.

Mais le chant des oiseaux se faisait rare.

 

Quand Dale sentit que ses jambes avaient fait leur quota de kilomètres pour la journée, il commença à chercher un abris pour la nuit. Instinctivement, il murmura ses instructions en cherchant :

 

« Pas de tronc, pas de mousse, loin des fleurs, une grosse pierre, des feuilles sèches. Pas de tronc, pas de mousse, loin des fleurs, une grosse pierre, des feuilles sèches. Pas de tronc... »

 

Il finit par trouver un endroit comme il fallait. Trois pierres dont le dessus était recouvert de mousse formaient une sorte de dolmen miniature. Par terre, hormis la mousse, se trouvaient quelques feuilles séchées, tombées des arbres environnants. Et aussi loin que portait sa vue, il n'y avait pas de fleurs. Il n'en sentait pas non plus. Et s'il y avait une chose que Dale Redman avait appris en marchant dans cette jungle, c'est que les fleurs adoraient embaumer l'air de leurs parfums meurtriers.

L'endroit ferait l'affaire. Il posa son sac sous la petite arche de pierre, et entreprit de dégager l'espace environnant de tout organisme végétal vivant. Il arracha la mousse qui couvrait le sol tout autour de son installation, racla le dessus des pierres, coupa plantes qui poussaient autour des pierres. Il aménagea un grand cercle autour de son campement, un grand cercle où il n'y avait que lui, ses affaires, trois pierres, et de la terre. Satisfait, il s'accroupit et s'installa sous le petit dolmen. Il sortit de son sac le dernier fruit qu'il lui restait.

Les seuls fruits comestibles ressemblaient à de gros navets, et dégageaient une odeur de pourriture. La jungle regorgeait de fruits aux formes et aux couleurs variées. Certains donnaient l'eau à la bouche rien qu'à l'odeur. Ils étaient si beaux... Pour quiconque s'aventurait ici, la tentation était très très forte. Et il avait fallu que les seuls fruits comestibles soient ces navets puants.

 

Dale soupira. Puants certes, mais le goût n'était pas mauvais. Ce n'était pas bon non plus, mais ça se laissait manger facilement. Et c'était très nourrissant. Un seul fruit donnait assez d'énergie pour une journée entière. Heureusement d'ailleurs, car la cueillette n'était pas une partie de plaisir. Dale soupira à nouveau, en pensant que le lendemain, il faudrait qu'il déniche de quoi manger.

 

« Encore qu'il faudrait que je sache quand est-ce que c'est demain »


Il mangea son fruit en dialoguant avec lui même, parlant de la météo « est-ce que demain il fera beau ? » et répondant timidement aux questions qu'il se posait lui même.

« Alors, mon cher Dale, comment ça va vous ? »

« Ben pas trop mal, j'suis vivant ! »

« Aaaah ce sacré Dale, toujours en train de blaguer ! Et vos amis, ça va ? »

« J'en ai pas des masses, Dale. Savez la jungle, ça encourage pas les rencontres... »

« Soyez optimiste mon vieux, vous croiserez peut-être une fille sympa dans le coin »

« Pourquoi pas Dale, mais j'y crois pas trop ! »

« Comment elle serait Dale, dites-nous ? »

« Eh ben euh... Vivante, et puis consentante. Quoi que je suis assez flexible sur le vivante ».

« Ah ah, ce sacré Dale, toujours en train de blaguer ».

 

 

« Ouai, c'est tout moi... »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Note ("Secret de tournage") : Dale Redman = Dale Barbara, Stuart Redman.

Ce qui est dit est dit.

 

Par Agevalram - Publié dans : Cells - Communauté : L'écritoire en folie
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Commentaires

Apparemment tu n'as pas beaucoup posté depuis quelques temps mais je tente quand même de laisser un commentaire parce que ce serait dommage que tu arrêtes cette histoire.
J'avais déjà lu Revival, puis Avant la nuit, il y a quelques temps, à une période où je n'osais pas trop laisser de commentaires sur internet. Puis, ce soir, je cherchait quelque chose à lire et j'ai repensé à ton blog.
Après un début que j'ai trouvé un peu maladroit, les deux derniers ''chapitres'' de Cells m'ont beaucoup plus. La découverte d'un terre-à-terre dans un tunnel que j'ai trouvée très bien décrite, et ce personnage de Dale qui me semble très prometteur.
Donc, voilà, j'achève mon monologue avec l'espoir que ça n'en restera pas la :)
Commentaire n°1 posté par Eunolie le 17/03/2012 à 21h54

Merci de ton passage. Contrairement aux apparences, je ne laisse pas du tout de côté ce blog, ni les histoires que j'y poste. Malheureusement, je manque de temps. Entre mes études, les stages et les projets perso, je n'ai pas deux minutes pour écrire. J'ai quelques "chapîtres" d'avance pour Cells, mais je voulais vraiment me remettre à fond dedans avant de continuer plus loin.

Merci en tout cas d'être passée, et contente que les histoires te plaisent, c'est plus motivant pour avancer :)

Je ne promets pas d'avancer beaucoup d'ici l'été, mais je vais essayer.

Réponse de Agevalram le 17/03/2012 à 22h19
Ça, c'est une bonne nouvelle! Les études chronophages, je connais ça. Et aussi la frustration quand on poste des chapitres dont on est pas totalement satisfaite juste pour respecter un planning. Alors je serais patiente, si cela me permet de lire des chapitres encore meilleurs après !
Bon courage !
Commentaire n°2 posté par Eunolie le 18/03/2012 à 13h16

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Un grand merci : MERCI, à Decristo pour son aide, et pour la peine, un petit lien en plus, c'est gratuit.

 

Revival (terminée)

Premier chapître : Le réveil (revu)  

Dernier chapître : One of these morning

 

Avant la nuit (terminée)

Premier chapître : 1

Dernier chapître : 24

 

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