Lundi 26 octobre 2009 1 26 /10 /Oct /2009 11:31

 

À nouveau, je m’engouffrai dans le tunnel d’évacuation. L’obscurité ne m’effrayait plus désormais, et je n’avais plus la sensation d’être prise au piège. Le jour devait être bien levé à Revival, depuis quelques heures déjà. Je rampai rapidement, bien plus agile que la première fois que j’étais entrée ici. Depuis quelques mois déjà, j’avais commencé mes incursions dans la base pour dévisser, moi aussi, les centaines de vis qui retenaient le projecteur.

C’était un travail long et fastidieux, et particulièrement fatigant. La tâche était si grande que j’avais l’impression que depuis le début, rien n’avait changé. Pourtant, quand on y prêtait attention, on voyait clairement que l’immense plaque circulaire était légèrement enfoncée du coté où il n’y avait plus du tout de vis. C’était la seule marque trahissant notre action. Il restait des centaines et des centaines de vis à enlever, et j’avais l’impression que nous n’en verrions jamais le bout. C’était comme si un mauvais diable s’amusait à les remettre quand nous n’étions plus là.

Mais je m’adonnais à ce travail un jour sur deux, sans répit, sans me plaindre, parce que c’était notre seule chance de changer les choses. Nous alternions nos journées de travail pour nous donner un peu de répit, et une fois par semaine, nous ne faisions rien. Ces journées de détentes étaient les bienvenues, mais nous ne pouvions nous empêcher de nous sentir coupables. Chaque journée perdue ici était une journée de plus enfermés pour les autres.

 

Je me souvenais de ma première entrée dans le château comme si elle avait eu lieu la veille. Ce jour là, j’avais hésité à cinq reprises à faire demi-tour et retourner dehors à toute vitesse. J’étais tellement stressée à l’idée d’être découverte que j’avais paniqué au moindre bruit.

Pourtant, j’étais restée. J’avais accompli mon travail sans rechigner, alors que des goutes de sueur ruisselaient le long de mes tempes. Ce qui m’avait effrayée par-dessus tout était que la plaque pouvait se détacher à tout moment. À chaque fois que j’avais ôté une vis, j’étais restée deux minutes en haleine, le cœur battant à tout rompre, prête à m’éjecter dans les escaliers pour échapper à l’aplatissement.

Ce n’est qu’au bout de plusieurs jours de travail que je m’étais rendue compte que la plaque n’était visiblement pas décidée à tomber. Elle était très solidement attachée aux autres morceaux de métal qui composaient Revival.

Depuis, mon angoisse avait diminué. Bien sûr, elle était toujours présente mais j’ôtais désormais les vis sans m’arrêter, et vérifiais la solidité du projecteur uniquement au moment de retourner dehors.

William, lui, était beaucoup plus productif que moi. Il enlevait les vis cinq fois plus vite que je ne le faisais.

Dans l’obscurité, je revoyais ces souvenirs récents défiler devant mes yeux. Puis, quelques minutes plus tard, une faible lumière commença à éclairer le tunnel où je me déplaçai silencieusement. Je sus alors que j’arrivais à l’autre bout. Comme je l’avais prédit, mes mains rencontrèrent l’orifice du tuyau et je me hissai dehors.

La salle où je me trouvais était très chichement éclairée et ne contenait que le minimum d’équipement. Il y avait là quelques brancards, destinés à transporter les cadavres, et de grandes cuves remplis d’un liquide semblable à de la graisse. Je n’avais pas réussi à l’identifier, mais j’avais vite compris qu’on en enduisait les morts pour qu’ils glissent rapidement dans le tuyau.

Je ne m’attardai pas plus longtemps dans cette salle qui à chaque fois que j’y pénétrais, me donnait la chair de poule. Je me dirigeai sur la pointe des pieds vers la porte entrouverte, d’où provenait la lumière, et sortis sans bruit. Le long couloir qui s’étendait devant moi s’ouvrait sur une cour intérieure, baignée de lumière. Ici avait été reconstruit un véritable jardin, ressemblant assez grossièrement à ce que l’on pouvait trouver dehors. D’innombrables fleurs en papier étaient plantées dans un morceau de moquette verte (certainement récupéré au moment de l’emménagement à l’intérieur de Revival), et il y avait ça et là des amoncellements de cartons marrons en haut desquels étaient assemblés de grandes feuilles de papier peintes. Le tout était supposé représenter un arbre, mais il fallait vraiment imaginer. Le jardin dans sa globalité ressemblait peut être vaguement à ce que l’on pouvait trouver dans la nature, mais il manquait quelque chose d’essentiel : la vie. Malgré tous leurs efforts, ceux qui avait construit ceci n’auraient jamais pu approcher de la réalité. Tout ça était bien trop mort, irréel. Il manquait des bruits, des odeurs, des textures qu’on ne pourrait jamais reproduire avec de simples morceaux de papier.

Sans plus m’attarder devant ce triste spectacle, je marchai rapidement et toujours sans bruit le long du couloir. Il régnait ici un silence assourdissant. C’était à se demander si le palais n’était pas vide. Je me demandais même si ce couloir n’était pas utilisé uniquement une fois par an, au moment de l’éjection des sacrifiés volontaires.

Au bout de quelques mètres, j’arrivai devant une nouvelle porte, que j’entrouvris doucement. Derrière se trouvait l’escalier en colimaçon qui grimpait jusqu’au sommet du château, et donc au projecteur. Je franchis les marches deux par deux, avant de revenir à un rythme plus tranquille. À chaque étage, une nouvelle porte donnait accès à d’autres salles, et j’ignorais ce qu’elles renfermaient. Je n’avais jamais osé les entrouvrir, terrorisée à l’idée de rencontrer quelqu’un. Pourtant, je savais que la plupart de ces salles étaient vides. William, moins froussard, avait exploré le palais bien des fois. Je n’avais aucune idée de ce que les trois vieillards de Revival pouvaient bien faire d’autant de place. J’imaginais que la plupart de ces endroit étaient inhabités, ou servaient de réserve pour toute la nourriture qu’ils avaient réussi à conserver depuis la création de la base.

J’éprouvais un dégout immense pour ces hommes. Il me faisaient bien plus pitié qu’ils ne me mettaient en colère. Ils se croyaient les maîtres ici, mais leur vie ne ressemblait à rien. Ils étaient reclus dans un palais immense, et désespérément vide. Il n’y avait aucun charme en ce lieu. Je ne comprenais même pas en quoi ils trouvaient du plaisir à rester vivre ainsi. Au moins, dehors, ils n’auraient pas dirigé toute une flopée de gardes mais ils auraient pu profiter chaque jour de ce que la nature leur aurait offert. Ici, ils restaient entre leurs murs à profiter de leurs « denrées rarissimes », absentes dans la base, mais que l’on trouvait à foison dehors…

Une fois, j’avais demandé à William pourquoi on ne les obligeait pas à dévoiler la vérité. Cela nous aurait sans doute évité de mettre en danger une bonne partie de la population. Il s’était contenté d’hausser les épaules. Pour lui, agir de la sorte nous aurait fait passer pour des illuminés, et même si les trois vieillards avouaient la vérité, on penserait qu’ils agissaient sous la menace. Dès lors, nous n’aurions pas pu prouver aux gens qu’ils disaient la vérité et nous nous serions fait lynchés au moindre geste. Je devais reconnaitre que je n’avais aucune difficulté à imaginer ce genre de scénario.

Au sommet de l’escalier, je pénétrai dans un vaste hall dont la grandeur paraissait ridicule pour ce qu’il abritait. Au centre de cet immense espace se dressait un petit bureau, sur lequel trônait un unique levier, servant à actionner le projecteur.

Je traversai la salle là encore sans m’attarder sur ce qui m’entourait. Inconsciemment, une mauvaise tentation m’envahissait à chaque fois que je passais ici. Le levier semblait m’appeler et j’aurais adoré l’actionner, juste pour voir. C’était stupide, je le savais, mais comme un enfant à qui l’on dit qu’il ne faut pas jouer avec quelque chose, je mourrais d’envie d’enfreindre cette unique règle et de m’asseoir devant le petit bureau.

Là, j’aurais regardé avec attention les différentes intensités que l’on pouvait donner à la lumière. Il n’y en avait que quatre : l’aube, la journée, le crépuscule et la nuit. Mon rêve d’enfant se tenait devant mes yeux, à quelques centimètres de ma main.

 

Encore une fois, je m’étais approchée de la console sans m’en rendre compte. Revenant sur mes pas en m’efforçant de penser à autre chose, je franchis le reste du hall en quelques enjambées et ouvris la dernière porte. Un escalier, peint en bleu azur, de sorte que personne à terre ne pouvait le distinguer, serpentait le long des parois métalliques de la base et s’élevait vers le sommet de celle-ci. C’est à partir de là qu’il fallait avoir une excellente condition physique. L’escalier prenait peu à peu l’apparence d’une échelle et au bout de quelques temps, on se retrouvait cramponné aux barreaux, au dessus d’un vide vertigineux. J’avais d’ailleurs vite compris pourquoi les gardes ne prenaient plus la peine de venir vérifier l’état du projecteur. Chaque trajet était une comme une partie d’escalade, mais sans harnais de sécurité…

Il fallait parcourir une dizaine de mètres ainsi avant d’avoir assez de place pour pouvoir se hisser de l’autre coté de l’échelle et être ainsi mieux protégé du vide. À cet instant, j’étais bien heureuse de ne pas être sujette au vertige. Je parcouru rapidement ce trajet et me retrouvai enfin à coté du projecteur.

J’avais renoncé à regarder vers le sol, tant tout paraissait petit vu d’en haut. On ne voyait que de grands rectangles gris, rassemblés au centre d’une immense « plaine ». Vu de haut, on voyait assez nettement les contours de la base, et le paysage peint sur les parois métalliques paraissait bien futile. De cette hauteur, il n’aurait trompé personne. La base de survie avait bien piètre allure. La seule fois où je m’étais permis un regard vers le bas, l’image des boules à neige que ma mère possédait m’était apparue. Revival ressemblait à cela. Une petite cité enveloppée dans une bulle immense. Cette comparaison m’avait attristée. Depuis, je refusais obstinément de regarder vers le bas quand je grimpais le long des échelons vers le projecteur.

L’intensité de la lumière était éblouissante, mais si l’on se concentrait sur les écrous, on arrivait facilement à se protéger les yeux. Je me rendis à l’endroit où j’avais abandonné mon travail la dernière fois et eus à nouveau l’impression qu’il faudrait encore des années pour venir à bout de cette plaque.

Je sortis de ma poche le tournevis que William m’avait donné et entrepris d’ôter une à une les vis. Je répétai l’opération encore et encore. William et ses amis avaient commencé à dévisser la plaque à l’opposé de l’échelle, afin que l’on puisse rapidement se mettre hors de danger si le plafond de Revival venait à s’effondrer.

Je dévissai une cinquantaine de vis, que je mettais au fur et à mesure dans les poches de mon pantalon.

C’est à ce moment que la chose se produisit.

Je vis de mes yeux la plaque s’enfoncer, de plusieurs centimètres. L’extrémité de celle-ci, où il n’y avait plus aucune vis, venait visiblement de s’abaisser.

Aussitôt, j’arrêtais ma manœuvre et attendis. Je sentis une nouvelle fébrilité naître et moi. Mes mains devinrent moite et la sueur qui m’avait peu à peu désertée refit son apparition. Je retins ma respiration, et ne bougeai plus. J’aurais dû bondir vers l’échelle, pour ne pas rester sous la plaque, et être ainsi hors de danger, mais mon corps refusait de m’obéir. J’étais figée.

Je restai dans cette position, cramponnée aux barreaux de l’échelle, le tournevis entre les mains, pendant plusieurs minutes qui me parurent interminables.

La plaque ne bougea plus. Quand je fus à peu près sûre d’être hors de danger, je décidai d’en avoir le cœur net. Je rangeai le tournevis dans ma poche et commençai à m’approcher du coin opposé de la plaque circulaire. Au bout d’un moment, l’enfoncement de la plaque m’empêcha de continuer de ce coté, et je basculai à nouveau au dessus du vide.

Echelon après échelon, je m’approchai de l’extrémité de la plaque. C’était clair, elle penchait ostensiblement vers le sol. Pendant une seconde, je me demandai si cela était visible depuis les maisons de Revival, avant de me dire qu’un changement de quelques centimètres devait passer inaperçu de si loin.

 

Enfin, je parvins au bout de l’échelle, et me tordis le cou pour voir ce qui s’était passé.

 

 

Par Agevalram - Publié dans : Revival - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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