Partager l'article ! à l'aveuglette: C'était déjà le troisième jour dans l'obscurité complète. La lumière qui se frayait d'habitude ...
C'était déjà le troisième jour dans l'obscurité complète. La lumière qui se frayait d'habitude un chemin à travers le dédale de galeries pour éclairer les salles communes ne vint pas encore ce matin là. Les plus optimistes avançaient des hypothèses toutes plus farfelues les unes que les autres : tous les trous avaient été bouchés par ceux du dessus, ou alors il faisait un temps de chien et même à la surface, on y voyait goutte. Mais personne n'y croyait vraiment.
D'abord, les terre-à-terre, il y avait longtemps qu'il n'y en avait plus. Avant, on les rencontrait parfois quand ils s'aventuraient au hasard dans les galeries, histoire de venir jeter un coup d'œil à nos installations. Des familles se retrouvaient ainsi une heure ou deux, avant que la claustrophobie ne s'empare des visiteurs et les force à remonter. Mais peu à peu, leurs visites s'étaient faites plus rares, et ceux qui continuaient de venir finissaient par ne plus remonter. Jamais aucun d'eux n'avait expliqué ce qui se passait là-haut, et nous, en bas, on ne demandait pas non plus trop de détails. Après tout, s'ils refusaient catégoriquement de s'expliquer, c'était sans doute de bonnes raisons.
Et depuis plusieurs mois maintenant, plus personne n'était descendu, et la surface était devenue un univers totalement étranger, dont personne ne s'approchait plus. Les plus hardis allaient parfois dans les galeries du premier sous-sol, mais jamais plus haut. Le silence de plomb qui régnait la-bas les effrayait tous. Qui ne l'aurait pas été ? Les terre-à-terre qui avaient décidé de rester avec nous restaient en général dans les galeries les plus profondes, là ou même en temps normal la lumière ne parvenait pas à s'infiltrer. Tout au fond de leurs trous, on ne les revoyait jamais. Ils évitaient la foule des souterrains et préféraient se terrer dans l'obscurité. Certains continuaient même de creuser leurs propres boyaux, de plus en plus profondément, sans se soucier des éboulements ou des chutes de températures. Ceux là, on ne les revoyait jamais. Quand on tombait sur leurs galeries, on descendait un peu, et quand personne ne répondait à nos appels, on finissait par boucher leurs trous. Il ne fallait pas qu'à cause d'eux, tous les étages de la fourmilière s'effondrent un par un, écrasant tous ses habitants.
Certes, ces terre-à-terre étaient peut-être parfois encore vivants et refusaient de nous répondre ou tout simplement ne nous entendaient pas. Mais que pouvait-on faire d'autre ? Personne n'avait envie d'aller les chercher tout au fond de leurs boyaux, et eux même auraient refusé d'en sortir. Alors tant pis, on ne prenait plus de risques inutiles. C'est ainsi que nous avions choisi de vivre, et personne ne trouvait rien à y redire.
Pourtant, pour la troisième matinée consécutive, il n'y avait pas de lumière. Se déplacer dans l'obscurité n'était pas franchement un gros problème. À force de vivre ici, on finissait par connaître par cœur le dédale des galeries, et on se déplaçait sans peine de l'une à l'autre, se souvenant qu'à tel endroit, il y avait une bifurcation qui menait à la cantine, ou qu'à tel autre, le plafond était si bas qu'il fallait se déplacer à quatre pattes. Non, la lumière ne servait pas vraiment à ça. Mais elle était indispensable pour cultiver nos plantations, celles là même qui assuraient notre alimentation. Sans lumière, que pouvait-on bien faire pousser, à part des champignons ? Les réserves stockées depuis que nous avions emménagé ici étaient larges, même colossales. Mais elles ne nous permettraient tout de même pas de tenir indéfiniement sans lumière.
Dans l'obscurité de mon alcôve, j'écoutais les conversations chuchotées. Les pas feutrés qui passaient et repassaient devant ma chambre me berçaient doucement, tandis que je tendais l'oreille pour écouter les murmures.
« Toujours rien, la salle commune est dans le noir total. Il paraît que même au premier sous-sol, on ne voit rien. »
« Tu crois que ce sont eux ? Que les terre-à-terre ont tout bouché ? Pourquoi est-ce qu'ils feraient ça ? »
Toutes les conversations tournaient autour de cette même inquiétude, que se passait-il donc là haut ? Moi même, je ne pouvais m'empêcher de m'interroger sur ce qui pouvait expliquer l'obscurité totale qui nous entourait depuis trois jours. Mais aucune hypothèse ne m'était venue à l'esprit. Alors que j'allais me lever, un bruit de pas lourd dans le couloir me fit sourire :
- Bonjour Ael.
- Bon sang, mais comment fais-tu pour savoir que c'est moi ? grogna le garçon en se faufilant dans l'alcôve.
- Je pourrais reconnaître ta démarche légère et discrète même dans la plus profonde des galeries des terre-à-terre, raillais-je.
Ael était un garçon du même âge que moi, et nous avions grandi ensemble. Il était grand et mince, tout comme moi, physique qui nous avait valu d'être incorporés à l'équipe des mineurs dès notre majorité. Ses cheveux étaient bruns et impossibles à coiffer, et ses yeux d'un brun tellement sombre qu'il préférait dire qu'ils étaient noirs. Malgré son allure dégingandée, il marchait d'une façon qui permettait de l'entendre venir de l'autre bout de la fourmilière. Il marchait sur ses talons, et même si nous avions passé toute notre existence dans les galeries, il lui arrivait encore souvent de se cogner aux plafonds et de se perdre dans les couloirs. Le seul trajet qu'il semblait maîtriser à peu près convenablement était celui qui reliait son alcôve à la salle commune.
- Bon, tu as entendu les nouvelles j'imagine ? Fit-il en s'asseyant au bout de mon lit, en prenant soin de m'écraser les pieds.
- Oui, répondis-je. Il semblerait qu'on soit encore privés de lumière pour aujourd'hui.
- Ouai...
Un court silence s'ensuivit, seulement troublé les échos lointains des habitants de la fourmilière.
- Le conseil à décidé de réunir tout le monde dans la salle commune après le petit-déjeuner, reprit Ael d'une voix lasse. On ferait bien d'y aller si on ne veut pas rater le début.
Je souriais doucement. La salle commune se trouvait à quelques minutes à peine de mon alcôve (et par conséquent de celle d'Ael, qui dormait juste un peu plus loin dans le couloir), et nous serions largement en avance pour la réunion. Mais Ael se perdait si souvent dans les couloirs qu'il était toujours en retard, où qu'il aille.
Cependant, pour ne pas le froisser, je me levai et enfilai rapidement une tenue pendant qu'Ael m'attendait dans le couloir. Une fois prête, je le rejoignis et nous nous dirigeâmes vers la cantine. C'était une pièce immense en général baignée par la lumière que reflétaient des miroirs disposés en peu partout. Nous n'étions qu'au deuxième sous-sol, et la pièce était d'ordinaire l'une des plus agréable de la fourmilière. Mais ce matin, c'est à l'aveuglette que nous pénétrâmes dans la grande salle. Machinalement, je pris la main d'Ael dans la mienne, persuadée qu'il ne parviendrait surement pas jusqu'à la table où étaient posés les petits pains du déjeuner sans provoquer une catastrophe. Lui pensait que j'avais conservé cette attitude en souvenir de notre enfance, ou nous devions tous nous tenir par la main pour aller en classe.
Arrivés jusqu'au buffet, nous primes chacun un petit plateau de terre cuite sur lequel était posé un petit pain, un dose de miel et un grand verre d'eau. La cantine grouillait de monde, et les conversations formaient un bourdonnement qui vrillait mes tympans. Nous guidant au volume des conversations, Ael et moi finîmes par trouver une table encore libre. Nous mangions en silence, écoutant les bribes des conversations qui nous parvenaient des autres tables. Ael grognait de temps à autre, plus pour lui même que pour moi, et je devinais qu'il réfléchissait lui aussi à ce qui se passait là haut. Le petit-déjeuner ne nous prit pas plus de dix minutes, et quand nous nous levâmes pour quitter la cantine, la plupart des habitants firent de même.
Certains étaient manifestement moins à l'aise que moi dans le noir. De temps en temps, j'entendais le bruit de chocs
sourds, suivis par quelques jurons.
- La réunion doit être sur le point de commencer. Fit Ael en reprenant ma main.
Je passai donc devant, et nous guidai tous les deux dans le petit couloir qui séparait la cantine de la salle commune. De bonne humeur, je fis même exprès de passer à l'endroit où le plafond du tunnel descendait brusquement et entendit avec ravissement Ael se cogner la tête derrière moi.
- Tu l'as fait exprès ! Siffla t-il en lâchant ma main.
- Oh allez, ne sois pas bête, pourquoi j'aurais fait ça ! Répondis-je niaisement en arrêtant d'avancer.
Ael qui n'avait pas entendu mes pas s'arrêter me rentra dedans sans ménagement, et m'expédia un bon mètre plus loin.
- Tiens ! Bien fait pour ta gueule !
Sur notre droite, une voix s'écria :
- Jeune homme, il y a des enfants ici, surveillez votre langage !
Je repris la main d'Ael qui s'était fait tout petit derrière moi, et lui murmurai à l'oreille :
- Ce que vous êtes vulgaire.
Rigolant nerveusement, nous pénétrâmes alors dans la salle commune.
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