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À la fin de la journée, Céleste était certaine d'avoir fait le tour de toutes les questions qu'elle voulait poser. Elle regarda sa liste et dénombra une dizaine de questions. Elle n'était pas certaine que son frère pourrait répondre à toutes ses interrogations mais elle voulait les lui poser.
Alors qu'elle tenait sa petite liste entre les doigts, son regard glissa sur une photographie accrochée au mur devant elle. Elle s'y voyait avec son frère, petits, en train de travailler dans la cuisine. À première vue, elle devait avoir une dizaine d'années sur cette image. Son frère était visiblement en train de l'aider, il avait l'index posé sur la page d'un manuel et regardait Céleste gentiment. Elle, l'observait les sourcils froncés, apparemment très concentrée, la main gauche sous le menton, la main droite posée sur son cahier, un stylo entre les doigts.
Céleste détacha la photographie du mur et l'approcha de ses yeux. Il y avait quelque chose qui n'allait pas. Elle tenait sur cette image un stylo dans la main droite, prête à écrire la solution de l'épineux problème que son frère l'aidait à résoudre. Elle arrivait presque à voir son écriture pataude sur le cahier. Le problème était cette main.
Elle regarda à nouveau la liste de questions qu'elle venait d'écrire. Son écriture était un peu hasardeuse mais on arrivait clairement à la relire. Pourtant, elle avait écrit spontanément de la main gauche. Elle n'avait pas réfléchi avant de commencer à écrire, le stylo était naturellement allé dans sa main gauche. Il s'était immédiatement adapté à ses doigts. Perplexe, elle essaya d'écrire avec la main droite mais elle ne réussit qu'à produire quelques pattes de mouches illisibles.
Céleste se leva et traversa sa chambre, bien décidée demander à ses parents de quelle main elle écrivait d'ordinaire. Mais dès qu'elle sortit dans le couloir, elle entendit une voix qui n'était ni celle de son père, ni celle de sa mère. Elle resta dans le couloir, dos au mur, tandis que de nouvelles images arrivèrent dans son esprit. Les rares souvenirs qu'elle n'avait pas encore retrouvés concernant son frère lui parvinrent successivement. Ces souvenirs confirmèrent son hypothèse : ils ne s'étaient jamais disputés sévèrement. Elle ne savait pas pourquoi, mais quelque chose en elle lui disait de faire attention, que les choses allaient mal se passer. Céleste relégua ces pensées au fond de son esprit et avança le long du couloir. Elle s'arrêta à l'entrée du salon.
Assis sur le canapé, ses parents discutaient avec Louis, qui était dos à Céleste, enfoncé dans un fauteuil. Elle ne dit rien, se contentant d'écouter la conversation. Personne ne semblait avoir remarqué sa présence. Ses parents finirent par lever les yeux vers elle. Le malaise fut immédiatement palpable. Ils ne dirent rien et reportèrent leur attention sur leur fils. Louis avait tourné la tête vers Céleste.
Il ne se leva pas et se contenta de l'observer de la tête au pied. S'il eut l'air perplexe un instant, son visage se ferma rapidement. Il ne dit pas un mot, mais progressivement son regard se chargea de haine. La colère que Céleste pouvait lire sur ses traits était immense. Même s'ils s'étaient disputés, il n'aurait pas pu lui en vouloir à ce point. Céleste pensa un instant qu'il avait l'air prêt à lui tordre le cou. Si Céleste avait pu ressentir quelque chose, elle aurait probablement été terrifiée. Mais elle ne ressentait rien. Aucune peur, ni aucun plaisir. Elle traversa le salon et vint s'asseoir dans le dernier fauteuil libre. Louis ne la quitta pas du regard, se fermant un peu plus à chaque pas qu'elle faisait.
- Alors, qu'as tu fait ces derniers jours ?
Céleste remarqua que ses parents avaient l'air complètement paniqués. Mais leur tentative désespérée d'attirer l'attention de leur fils sembla fonctionner. Louis détourna le regard de sa sœur et se mit à parler de ses journées. Il travaillait dans un hangar sur le port qui fabriquait des voiliers. Ses semaines se partageaient entre ce travail et des week end en mer. Visiblement, l'amour de l'océan était une passion familiale. Pendant qu'il parlait, Céleste l'observait sans gène. C'était un homme plutôt grand, à en juger par la longueur de ses jambes, posées nonchalamment sur la petite table basse du salon. Il n'était pas mince, mais très musclé. Son corps semblait sculpté dans le marbre. Ses cheveux bruns n'étaient pas coiffés et s'échappaient en mèches folles sur son crane. Elle imagina sans peine qu'il devait paraître séduisant à de nombreuses jeunes filles. Pendant un instant, elle essaya de déterminer combien de fois il faisait son poids puis elle abandonna cette idée. En tous cas, s'il s'énervait vraiment, il n'aurait aucun mal à l'écraser. Cette pensée ne lui fit toutefois pas peur.
Finalement cette absence de sentiments était vraiment dérangeante. Céleste se fit la réflexion qu'elle n'avait absolument aucun instinct de survie. Louis croisa son regard, qu'elle avait gardé fixé sur lui depuis plusieurs minutes. Elle eut de nouveau droit à un regard plein de haine. Elle hésita à lui demander directement ce qui n'allait pas mais se retint. Après tout, elle avait tout un tas de questions et trouverait le temps de les poser quand ils seraient un peu seuls tous les deux.
- Bien ! Si on passait à table ?
La mère de Céleste se leva énergiquement, trop, et couru presque dans la cuisine. Son époux se leva lui aussi et bafouilla quelque chose d'incompréhensible avant de filer dans la cuisine. Louis ne quitta pas son fauteuil et regarda Céleste toujours aussi méchamment. Elle décida de briser le silence, il fallait qu'elle profite de l'absence de leurs parents.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Pendant un quart de seconde, Louis sembla perdre sa carapace et eut l'air prêt à se briser. Il y avait tant de douleur sur son visage pendant cet infime moment que Céleste se demanda si elle n'avait pas halluciné. Il reprit rapidement contenance et répliqua violemment :
- A ton avis ?!
- Eh bien justement. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que j'ai qui te dérange.
- C'est toi, qui me dérange.
- Qu'est-ce que j'ai fait ?
- Rien. C'est ce que tu es le problème.
Céleste ne s'attendait pas à une telle réponse. Elle ? C'était elle le problème ?
- Et qu'est-ce que je suis ?
Louis ouvrit la bouche, prêt à répliquer. Il semblait véritablement lutter pour ne pas exploser, mais se retint et se tut. Céleste fut déconcertée. Il n'allait pas s'arrêter là, elle devait savoir.
- Qu'est-ce que je suis ? Répéta-t-elle.
Son frère fronçait les sourcils et ne la regardait plus. Il était plongé dans ses pensées, et paraissait être en plein dilemme. Alors que ses parents revinrent dans le salon, des plats fumants dans les mains, le garçon se leva énergiquement et se dirigea vers la table. À mi-chemin, il se retourna et murmura :
- Tu ne devrais pas être là.
Il sembla hésiter à ajouter quelque chose, mais se ravisa, et partit s'asseoir à table. Céleste se leva à son tour et rejoint sa famille.
Elle ne comprenait pas son frère. Alors qu'ils mangeaient tous les quatre dans un silence que seuls ses parents tentaient de combler, Céleste réfléchissait. Il avait l'air de la détester mais semblait parfois sur le point de fondre en larmes. Il savait visiblement quelque chose qu'il ne voulait pas lui dire mais il avait aussi l'air d'hésiter à le faire.
Céleste devait lui poser d'autre questions, le forcer à répondre, mais pas avec ses parents dans la pièce. Elle se força à manger et attendit que le repas se termine. Elle jetait parfois des regards vers son frère, qui lui, l'ignorait royalement.
La fin du repas finit par arriver et tout le monde s'installa dans le salon. Après s'être reposé quelques instants, Louis se leva et annonça qu'il allait dans sa chambre chercher quelques affaires. Céleste savait que sa chambre était en face de la sienne. Elle n'avait pas hésité à aller y chercher des réponses à ses questions, mais elle n'y avait rien trouvé. Elle attendit elle aussi quelques minutes de plus et dit à ses parents qu'elle allait se reposer dans sa chambre. Ils ne semblèrent pas remarquer son mensonge. Elle se dirigea silencieusement dans le couloir et s'arrêta à l'entrée de la chambre de son frère. Il était assis sur son lit, un sac posé à coté de lui. Il regardait par terre, le menton entre les mains.
- Qu'est-ce que je suis ?
En entendant sa sœur, Louis sursauta et leva brusquement la tête.
- Sors de ma chambre, lança-t-il avec hargne.
- Pas avant que tu ne me répondes. Qu'est-ce que je suis ?
- Fous le camp, siffla-t-il entre ses dents
Céleste n'eut pas peur et s'avança vers lui.
- Je ne t'embêterais plus si tu réponds à ma question.
Il garda le silence et Céleste le vit clairement serrer les poings. Il se leva brusquement et s'approcha de sa sœur. Son visage était déformé par la rage et il la poussa en arrière en luttant pour ne pas hurler et alerter ses parents :
- Je t'ai dit de te tirer !
Céleste fut projetée contre le mur de la chambre de son frère. Il n'avait pas maitrisé sa force. La jeune fille heurta violemment le mur et s'effondra par terre, légèrement sonnée. Pendant une minute, elle lutta pour ne pas perdre connaissance. Quand elle releva la tête, son frère roulait des yeux affolés, un bras tendu vers elle. Quand il vit qu'elle le regardait, il laissa son bras retomber le long de son corps. Il reprit contenance, saisit le sac qu'il avait laissé sur son lit et s'approcha de la porte. Il s'arrêta avant de sortir et déclara avec tristesse :
- J'ai promis de ne rien dire. Je n'ai pas le droit. Je ne peux pas te dire ce que tu es. Mais j'imagine qu'il n'est pas interdit de te dire ce que tu n'es pas. Et tu n'es pas ma sœur.
Sans un regard, il s'engouffra dans le couloir. Peu après, Céleste entendit sa voiture démarrer dehors.
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