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Plusieurs jours passèrent sans que les choses évoluent. Les parents de Céleste agissaient comme si de rien n'était, mais on sentait bien qu'ils étaient sur la défensive. Ils regardaient leur fille comme une bombe à retardement, attendant craintivement le moment où elle voudrait à nouveau parler et poser des questions. Pourtant, elle ne le faisait pas. Elle avait bien compris qu'ils ne voulaient pas lui expliquer ce qu'ils avaient à cacher, et elle n'avait pas l'intention d'insister. Peut-être que leurs raisons étaient justes. Mais si elle voulait retrouver sa vie d'avant, et un comportement normal, elle devait tout savoir. Et si le puzzle s'était mis en place dans sa tête et qu'elle se rappelait de toute sa vie, il manquait une pièce, et le vide était immense.
Céleste avait fouillé chaque pièce de la maison. Elle avait inspecté chaque tiroir, chaque feuille volante à la recherche de quelque chose qui aurait pu l'aider. Mais elle ne trouva rien. Elle chercha dans les affaires personnelles de ses parents, sans éprouver la moindre gène ou le moindre remords, à la recherche d'un quelconque papier qui aurait pu éclaircir un peu ses idées. Mais rien. Un seul endroit lui avait résisté : le premier tiroir du bureau de son père. Elle s'était acharnée dessus pendant une nuit entière, cherchant la clé partout, ou même un moyen de l'ouvrir, mais il avait tenu bon.
Qu'importe, elle réussirait à l'ouvrir, elle le savait.
Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle cherchait, mais elle savait ce qu'elle ne trouvait pas. Nulle part il n'y avait de trace de son séjour à l'hôpital ou de son accident. Elle ne connaissait pas bien les procédures administratives dans ce genre de cas mais elle était sure qu'on ne s'occupait pas de gens blessés sans en prendre note. Céleste en était donc arrivée à la conclusion que soit les papiers étaient dans le tiroir inviolé et inviolable du bureau, soit elle n'avait pas eu d'accident.
Ses spéculations ne l'avançaient pas beaucoup. Elle passait ses journées à tenter de trouver d'autres hypothèses dans sa chambre. Ses nuits, elle les occupait à explorer la maison. C'était ainsi qu'elle régulait ses journées. Cela faisait maintenant des jours entiers qu'elle n'avait pas dormi. Elle ne s'expliquait pas ce phénomène mais elle était toujours en pleine forme. Elle aurait pu aller courir et ne jamais s'arrêter. Elle n'était jamais essoufflée, jamais fatiguée. Même si cela lui permettait de ne pas perdre de temps au lit inconsciente, elle savait que ça n'était pas normal. Plusieurs fois elle s'était allongée sur son lit et avait attendu que le sommeil vienne. Mais après des heures à se retourner dans tous les sens, elle avait dû se rendre à l'évidence : elle ne dormirait pas.
Son appétit était aussi intense que sa fatigue : inexistant. Elle salissait couverts et assiettes mais n'avalait rien, sauf quand ses parents la surveillaient. Et ce qui était le plus étonnant était qu'elle ne maigrissait plus. Elle avait perdu du poids, c'était certain, il suffisait de voir comme elle avait ajouté un trou à sa ceinture pour tenir ses pantalons. Mais désormais, elle ne perdait plus un gramme.
Elle ne se l'expliquait pas. La façon dont elle vivait depuis plusieurs jours aurait conduit plus d'une personne à l'hôpital dans un état lamentable, mais pas elle.
Et elle s'en fichait.
Ce qui était plus gênant était sans doute son absence de sentiments. Elle n'éprouvait toujours rien, et c'était franchement étrange. Plus d'une fois, sa mère avait eu les larmes aux yeux devant un téléfilm tandis que sa fille regardait les images défiler sans ressentir la moindre chose. Quand ses parents riaient, ils riaient seuls. Elle n'était touchée par rien, ne ressentait rien, jamais. Plusieurs fois, elle s'était enfermée dans la salle de bain et s'était appliquée à sourire. Elle n'arrivait qu'à produire d'affreuses grimaces, qui ne rappelait pas du tout un sentiment heureux mais plutôt un mélange entre haine et tristesse. Elle avait même essayé de pleurer, sans savoir comment s'y prendre. Elle s'était perdue dans la contemplation de ses yeux noirs de longues heures, cherchant derrière ce voile opaque la petite manette qui déclencherait ses pleurs. Mais elle n'y parvint pas.
Ce vide en elle ne la gênait pas vraiment (comment aurait-elle pu ressentir de la gène ?) mais elle savait qu'elle ne pourrait pas vivre éternellement comme cela. À la fin de ses investigations, elle n'avait pas avancé d'un pouce.
Elle décida alors qu'il était temps de contacter Louis. Elle avait voulu éviter une confrontation (elle ne savait jamais quoi dire aux gens qu'elle rencontrait), mais cela s'avérait indispensable. Cette maison et ses parents n'avaient plus rien à lui apprendre (de leur plein gré). Alors elle devait rencontrer ce frère qui lui, visiblement, n'avait pas spécialement envie de revoir sa petite sœur. Mais elle était décidée.
Alors qu'un midi, elle s'apprêtait à aborder le sujet, son père, après avoir consulté son épouse du regard, posa ses couverts et commença à parler :
- Céleste ?
- Oui.
- Ton frère va venir manger avec nous ce soir.
Céleste leva la tête et attendit, mais il n'ajouta rien. Finalement, elle obtenait ce qu'elle voulait sans mettre ses parents mal à l'aise. C'était parfait. Alors qu'elle allait porter à ses lèvres une nouvelle cuillerée de pâtes pour parfaire son rôle de jeune fille affamée, son père reprit la parole :
- Chérie ?
Céleste comprit qu'il cherchait à dire quelque chose mais qu'il ne trouvait pas ses mots. Elle le laissa réfléchir un peu et ce fut finalement sa mère qui acheva ce que son père peinait tellement à annoncer.
- Il se pourrait qu'il soit un peu froid avec toi.
- Pourquoi ?
- Eh bien, avant l'accident, vous vous êtes disputés.
La jeune fille décela sans peine le mensonge dans ces mots. Elle ne se rappelait pas cette dispute, et était sure qu'elle n'avait jamais eu lieu. Elle se rappelait très bien de tout ce qu'elle avait partagé avec son frère et à part quelques disputes typiques des relations fraternelles, elle savait qu'ils ne s'étaient jamais vraiment brouillés.
Mais elle ne contredit pas sa mère. Elle s'était habituée à leurs mensonges. Ils le faisaient pour elle, après tout. Et du moment que Louis venait dans cette maison, le reste n'avait pas d'importance.
- Alors, ne lui en veux pas s'il ne te parle pas d'accord ? Je suis sure que tout ça s'arrangera.
- Oui
La conversation s'arrêta là. Céleste mangea encore quelques bouchées du repas et quitta la table. Elle n'entendit pas les soupirs résignés de ses parents et s'enferma dans sa chambre. Elle s'assit sur son petit bureau et ouvrit quelques tiroirs avant de trouver un crayon qui fonctionnait encore et un morceau de feuille blanche.
Elle passa la reste de la journée à noter soigneusement toutes les questions qu'elle voulait poser à son frère.
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