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Nous marchâmes en silence sur quelques mètres. Je n’étais plus entrée dans ce tunnel depuis ma fuite de la base. Et là, j’y retournais pour revenir à l‘intérieur. Je pris soudain conscience des lacunes de mon plan. En vérité, il n’y avait même pas vraiment de plan. Ce constat fit augmenter encore un peu la tension en moi. J’avais les nerfs à vifs. William ne disait rien non plus, et je devinais qu’il se préparait à toutes les éventualités possibles.
Revival allait s’éveiller d’ici quelques instants. Il fallait que nous soyons à l’abris des regards avant ce moment.
William s’arrêta et commença à déverrouiller la trappe conduisant à l’intérieur de la base. Je ne voyais absolument rien et me demandais comment il arrivait à se repérer dans une telle pénombre. L’habitude, sans doute. Enfin, un filet de lumière pénétra dans le tunnel. William ôta le plus doucement possible la trappe, en veillant à ne pas faire de bruit. J’attendais derrière lui, le cœur battant à tout rompre.
William passa sa tête dans l’ouverture et resta ainsi quelques instants. Il revint ensuite dans le tunnel et me fit signe de le suivre. Il se hissa dehors et m’aida à en faire de même. Dès l’instant où mon pied entra en contact avec le sol, je me sentis mal.
Tout était trop mort. Comment avais-je pu passer vingt ans dans cette boite ? Il n’y avait pas d’odeur, il n’y avait pas de bruit, pas de vent. Le ciel au dessus de nous me paraissait bien trop factice. On ne pouvait pas se laisser berner par ce dessin. C’était aussi malhabile qu’une peinture d’enfant. J’étais effarée.
Le même constat s’imposa pour la peinture sur les murs. Jamais on aurait pu croire que ces collines étaient réelles. Les couleurs étaient bien trop fades, il n’y avait aucun détail, même la perspective était mal faite.
Avais-je réellement cru en toutes ces choses ? M’étais-je vraiment assommée contre ce mur parce que je n’avais pas repéré la fin de la base ?
Je n’arrivais pas à le croire.
Le pire fut sans doute la lumière. Elle n’était pas encore trop forte mais déjà je savais que c’était une aberration. Elle était bien trop artificielle. Il n’y avait aucune chaleur, douceur en elle. Elle ne se dispersait même pas en rayons harmonieux. Non, elle se contentait d’agresser les yeux, et d’illuminer la base convenablement.
Tout était tellement fade ici. Tout semblait faux, irréel. Et c’était le cas. Rien de tout cela n’existait vraiment. Ou du moins n’avait le droit d’exister. Revival était une erreur, un furoncle défigurant la nature.
Une sensation de claustration intense s’empara de moi, et remplaça ma peur. J’étouffais. William me prit la main et m’entraina énergiquement à sa suite. Il marcha tout d’abord très vite avant de se mettre à courir. Je le suivis sans peine, me concentrant sur ce que nous devions faire ici.
Notre course nous mena rapidement au pied des premiers bâtiments. Arrivés là, nous nous tassâmes dans un coin, tandis que les premiers habitants de Revival sortaient de leurs maisons. Nous reprîmes tranquillement notre souffle, à l’abris des regards. William me scruta du regard et se pencha vers mon oreille :
- ça va aller. Si tu as l’impression d’étouffer, c’est normal. Ça passera avec le temps.
J’acquiesçai légèrement, tout en essayant de reprendre mon souffle. Je fermai les yeux et respirai longuement, mais ça ne fit qu’empirer mon état. Il n’y avait pas de parfum à respirer dans cet air. La peur et l’anxiété de rester enfermée ici s’insinuèrent en moi comme un poison. Je voulais repartir. Il fallait que je retrouve les grands espaces. Ici, j’avais l’impression que les murs de la base allaient rétrécir et m’enfermer à tout jamais. Je me sentais comme en prison, mais une prison sans porte et sans fenêtre.
Ma respiration s’accéléra mais je n’avais jamais assez d’air. Je paniquai. William sentit ma détresse et me tira vers lui. Il me força à le regarder.
- Chut, calme toi, murmura-t-il.
Il caressa mes cheveux courts le plus doucement possible. Je sentis la chaleur de sa main se propager dans ma nuque. Cette sensation m’apaisa un peu. Il m’incita au calme encore et encore. Je me focalisai sur ses mots pour oublier l’endroit où nous nous trouvions. Ma respiration se calma peu à peu.
William chuchota à mon oreille :
- Il faut y aller, maintenant où jamais. La rue est vide. Tu es prête ?
Je répondis en un souffle et me relevai. Nous sortîmes de notre cachette et observâmes les environs. William avait raison, il n’y avait personne.
Nous nous élançâmes à toute vitesse et traversâmes la rue en courant. Nous ne nous arrêtâmes que quelques bâtiments plus loin, là où l’espace entre deux maisons nous permettait de nous cacher. Nous répétâmes cette opération des dizaines de fois, afin de traverser la cité. Nous évitâmes de croiser les habitants et gardes.
Cependant, quand j’aperçus ma maison, je sus que les choses allaient devenir compliquées. Il y avait deux gardes, assis négligemment au sol, de part et d’autre de la porte d’entrée. Ainsi, ils surveillaient ma maison. Ma mère devait se demander ce qu’il se passait, et je ne parvins pas à imaginer le mensonge qu’ils lui avaient raconté.
William parut réfléchir intensément pendant plusieurs secondes, et il finit par soupirer. Il me tira en arrière et me fit à l’oreille :
- On se retrouve dehors. Tu te dépêches ok ? Je cours plus vite que ces deux gros balourds, ça ne sera qu’un petit exercice de santé pour moi.
- Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? répondis-je angoissée.
- Tu m’as pas trainé ici pour qu’on retourne bredouilles dehors. Je ne fais pas d’expéditions pour rien. Alors maintenant qu’on est là, tu fais ce que tu as à faire.
Je n’eus pas le temps de demander plus d’explications. William s’était élancé en avant. Il appela les gardes qui se levèrent d’un bond et s’élancèrent après lui. Visiblement, ils s’étaient déjà croisés par le passé. Je restai bouche bée devant cette scène. Je suivis des yeux les trois hommes jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière un bâtiment.
Incrédule, je tentai de reprendre mes esprits. Il ne fallait pas que la diversion de William ne serve à rien. Je courus alors vers l’entrée de ma maison et ouvris la porte. Rien n’avait changé, chaque chose était encore à sa place. J’appelai ma mère une fois, deux fois, mais personne ne répondit. Je parcouru toutes les pièces une à une, sans la trouver. Le silence qui régnait ici était inhabituel. La maison semblait totalement vide.
J’entrai finalement dans ma chambre. Là encore, rien n’avait changé. Je regardai la pièce qui m’avait servi de repère pendant tant d’années. Je m’assis sur mon lit, et passai ma main sur l’oreiller. Cette époque me paraissait si lointaine.
Prise d’un doute, j’ouvris ma table de chevet. Elle était encore là. Ma rose. Ou ce qu’il en restait : les pétales secs et recourbés, la tige cassante et décolorée.
- Où l’as-tu trouvée ?
Je me redressai d’un bond. Devant moi se tenait un garde, qui bloquait la porte.
- Tu ne pensais pas que nous serions assez stupides pour laisser cette maison sans surveillance. Ta mère n’a pas voulu nous dire d’où venait cette rose. Et c’est pas faute de l’avoir questionnée.
Mes yeux durent transmettre toute l’horreur qui m’envahit car il ajouta en ricanant :
- Fais pas cette tête là, tu penses bien qu’on allait pas te laisser disparaitre comme ça. Maintenant que t’es là, tu vas pouvoir la rejoindre. Vous ferez deux belles sacrifiées, crois moi.
Je ne savais plus quoi dire. Mon cerveau semblait déconnecté. Ma mère n’avait jamais cru que j’étais morte, et eux, ils croyaient qu’elle était ma complice. Et ils avaient voulu par tous les moyens lui soutirer des informations qu’elle n’avait pas.
La nausée me gagna. Je ne pouvais pas supporter cela. Le garde fit un pas en avant pour m’arrêter. Ce fut le signal que j’attendais. Je bondis en avant et le poussai de toutes mes forces sur le coté. La surprise le fit basculer en arrière et il chuta. Sa tête heurta le coin de mon petit bureau. Il tomba par terre, inconscient. Je l’enjambai doucement et m’apprêtai à fuir de cette maison quand quelque chose attira mon regard.
Une épaisse flaque pourpre s’étalait sous la tête du garde. Elle grossissait à vue d’œil.
Je me jetai par terre et collai mon oreille sur son torse. Rien. Je mis mes doigts au creux de sa gorge et attendis. Rien. En désespoir de cause, je me penchai sur son visage et fermai les yeux. Aucun souffle ne vint caresser mon visage.
Paniquée, je le secouai dans tous les sens en hurlant « Remue toi, ouvre les yeux ! ». Mais il ne bougea pas, n’ouvrit pas les yeux.
Les mains recouvertes de sang, je me relevai vivement et restai immobile devant le garde.
Il était mort.
J’avais tué un homme. Mon corps se mit à trembler violemment et je luttai pour ne pas chuter à terre. Je sortis de la maison en courant, sans prendre la peine de vérifier que la rue était déserte. Je courus sans m’arrêter jusqu’aux abords de la base et cherchai frénétiquement l’entrée du tunnel. Quand mes mains rencontrèrent la trappe, je la soulevai sans ménagement et m’engouffrai dans le tunnel.
Une fois enfermée, je me tassai au fond du trou et laissai toute l’horreur me gagner. Je vomis tout mon déjeuner et laissai mon corps exprimer ce que les mots ne pouvaient décrire. Je tremblai de tous mes membres, et respirai bruyamment.
Rien ne saurait décrire le malaise immense qui m’avait envahie.
Je restais dans le noir et perdais la notion du temps.
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