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Les parents de Céleste étaient toujours là quand elle se réveilla. Ils étaient chacun d'un côté du lit, et la regardaient avec douceur. Leurs regards étaient bienveillants, et Céleste n'arriva pas à déterminer depuis combien de temps ils se tenaient là, silencieux.
Elle sentit tout de suite la douleur à l'intérieur de sa tête. Chaque battement de cœur se répercutait comme en écho dans son crane. Chaque pulsation était une nouvelle douleur. Cependant, aucun nouveau souvenir ne vint l'agresser, et les autres avaient déjà trouvé leur place dans sa mémoire.
Céleste massa instinctivement ses tempes en fermant les yeux.
« Céleste ? »
Pour la première fois depuis qu'elle les avait reconnus, Céleste répondit :
« Maman »
Elle entendit alors sa mère gémir doucement. En ouvrant à nouveau les yeux, elle vit que ses parents semblaient sur le point de fondre en larmes. De joie ou de tristesse, elle n'aurait su le dire. Les expressions de leurs visages étaient indéchiffrables. Ou peut-être était-ce parce qu'elle même n'arrivait pas à ressentir quoi que ce fut devant ces deux personnes. Elle les connaissait mais savait qu'elle n'aurait pas changé d'attitude s'il avaient été deux inconnus. Elle ne ressentait rien pour eux. Ses souvenirs avaient tous la marque d'un amour profond, comme la plupart des enfants en ont pour leurs parents, mais désormais, elle était vide. Elle essayait de se rappeler la joie, la peine, l'euphorie. Mais rien ne venait. Elle se revoyait pourtant clairement dans ses souvenirs. Elle savait qu'elle avait déjà pleuré après une dispute, qu'elle avait eu mal au ventre à force de rire en voyant sa mère glisser et tomber par terre sur le verglas. Elle se rappelait de toutes les variations de la joie, mais elle ne faisait que voir ces sentiments. Elle voyait comment ils déformaient les traits du visage mais ne savait plus du tout ce que l'on pouvait ressentir.
Le néant.
Il n'y avait aucune trace de ces émotions chez Céleste. Et cela ne la contrariait pas. Elle n'était pas frustrée, ni même inquiète. Et comment aurait-elle pu l'être ? Comment faisait-on ?
- On va te ramener à la maison, fit son père en la sortant de ses pensées.
- D'accord.
- L'infirmière à dit que tu ne te souvenais pas de ce qui t'étais arrivé. Tu ne te rappelles vraiment de rien ?
- Non.
Céleste remarqua que son père jeta un regard furtif à son épouse, avant de prendre la parole à nouveau :
- Tu veux qu'on te raconte maintenant ?
- De quoi avait-elle envie ? Comment le savait-on ? Cela se manifestait-il physiquement, comme la tristesse ? Pour tenter de comprendre, elle se plongea dans ses souvenirs et trouva ce qu'elle cherchait.
- S'il te plait, papa, je le veux, je le veux !!!!
- Céleste, j'ai dit non, c'est clair ?
- Mais s'il te plaiiiit !
- Ne me force pas à m'énerver, tu as déjà assez de peluches, on est pas venus pour t'acheter un cadeau.
- S'il te plait...
- On y va maintenant, allez.
Céleste se mettait ensuite à pleurer silencieusement en suivant son père hors du magasin de jouets, et refusait de lui reparler le reste de la journée. Ce n'est que le soir qu'elle s'était enfin décidée à rouvrir la bouche, fatiguée de bouder. Elle avait cinq ans à cette époque.
C'était donc cela l'envie. Un besoin irrépressible de posséder quelque chose. Dans cette chambre d'hôpital, son père voulait donc savoir si elle ressentait le besoin de découvrir ce qui l'avait amenée ici.
Savoir. Oui, cela paraissait acceptable. Cela expliquerait peut-être les séquelles qu'elle avait.
- Oui
Ses parents se regardèrent un instant, et son père commença à parler, la voix tremblante.
- Nous sommes allés nous promener il y a quelques temps au bord de la mer. Tu ne sav... sais pas nager, je ne sais pas si tu te rappelles. Mais tu aimes bien te promener sur la plage, voir les bateaux ancrés au port. Alors on y est allés, et on a croisé ce collègue de travail, tu sais, qui est à l'agence avec moi, et qui a un voilier. Il était là, et il partait pour la journée avec sa femme. Il nous a proposé de venir avec eux. Tu étais tellement contente. On est montés à bord et on a passé la journée en mer, à se prélasser. Et puis, sur le retour, tu t'es penché un peu trop au bord. Et … Et tu es tombée. On ne t'as pas vue tout de suite, alors tu étais déjà sous l'eau quand ta mère et moi on a plongé pour te récupérer. Quand on t'as remontée à bord, tu étais... inconsciente.
Céleste vit tout de suite qu'il mentait. Elle se rappelait qu'il ne savait pas mentir. Et il faisait la même tête que dans ses souvenirs. Il avait lâché la dernière phrase si bas qu'elle avait du tendre l'oreille pour entendre. Il y avait quelque chose de faux dans cette histoire. Un mensonge. Mais qu'importe si l'histoire était totalement inventée, ou seulement une partie, Céleste ne se rappelait pas de cet accident. Oui, ils étaient allés au bord de la mer, c'était une certitude, mais elle ne se souvenait pas d'être tombée à l'eau. Encore moins de s'être quasiment noyée.
- D'accord.
Ses parents sursautèrent quand elle répondit calmement. Ils semblaient presque surpris qu'elle accepte cette nouvelle information si facilement. Elle même aurait peut-être dû l'être, mais ça n'avait pas vraiment d'importance. Cela n'expliquait pas le vide qui l'habitait.
Encore une fois, son père la sortit de ses pensées :
- L'infirmière a dit qu'on pouvait te ramener aujourd'hui. D'accord ?
- Oui.
Ses parents se regardèrent encore, sans doute perturbés par la réserve de leur fille, et se levèrent doucement. Céleste sortit de son lit, et alla dans la salle de bain enfiler les vêtements que sa mère lui tendit après les avoir sortis d'un petit sac à dos. Elle en profita pour examiner la totalité de son corps, d'un blanc immaculé. Elle était plutôt mince, presque maigre. Elle mit cela sur le compte de son séjour à l'hôpital. Elle ne se rappelait pas avoir mangé, et elle n'avait pas vu de perfusions reliées à son corps. Elle s'habilla rapidement et rejoignit ses parents à la porte de la chambre. Ils sortirent tous les trois et longèrent le couloir blanc. Aucun bruit n'émanait des chambres fermées, comme si personne ne s'y trouvait. Peut-être était-ce le cas. Céleste ne s'en formalisa pas, cela n'avait pas d'importance.
Ensemble, ils prirent l'ascenseur et arrivèrent à l'accueil de l'hôpital, où personne ne se tenait derrière le petit comptoir à côté de l'entrée. Cet endroit était donc vraiment vide.
Ils sortirent en silence, Céleste entourée de ses parents. Ils se dirigèrent vers une petite voiture blanche, et y montèrent comme si de rien n'était. De l'intérieur du véhicule, Céleste jeta un coup d'œil vers l'hôpital pendant que son père démarrait. Vu de l'extérieur, il ne ressemblait pas à un établissement de santé. Il n'y avait même pas de panneau indiquant les urgences ou même qu'on se trouvait à l'hôpital. À bien y regarder, il n'y avait même pas d'ambulances.
Céleste n'en fut pas troublée, mais elle savait que ça n'était pas normal. Dans ses souvenirs, elle se voyait aller voir son arrière grand mère mourante à l'hôpital et le bâtiment n'était en aucun point similaire à celui-ci. Comme pour vérifier sa théorie, elle regarda ses parents assis à l'avant et déclara :
- Ça ne ressemble pas à un hôpital ici.
Alors qu'ils s'éloignaient sur la route goudronnée, elle vit clairement sa mère frissonner et son père la regarder furtivement dans le rétroviseur.
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