Vendredi 25 juin 2010 5 25 /06 /Juin /2010 12:12

- Allo ?

- Louis ? C'est Céleste.

 

Le silence qui s'ensuivit fut si long que la jeune fille se demanda s'il n'avait pas raccroché. Finalement, elle entendit sa voix, dont le ton avait légèrement changé, lui répondre rapidement :

 

- Qu'est-ce que tu veux ?

 

Qu'est-ce qu'elle voulait ? C'était une question à laquelle Céleste n'avait pas réellement de réponse. Elle cherchait un abri, un endroit calme pour réfléchir, loin de toute l'agitation qu'avait causée sa disparition. Mais elle voulait aussi des réponses, que Louis semblait en mesure de pouvoir lui donner. Il n'avait pas voulu lui répondre la dernière fois, il était peut-être temps de réessayer. Mais rien ne laissait penser qu'il avait changé d'avis. Finalement, ce coup de fil n'était peut-être pas une bonne idée.

 

- Oh ?! Tu m'entends ? Qu'est-ce que tu veux ? Et d'abord, où est-ce que tu es bon sang ?! Ça t'arrives de regarder la télé ? Qu'est-ce qui t'as pris de foutre le camp ?

- Je suis là, ne raccroche pas. Je réfléchissais. Je... Je crois que j'ai besoin de toi.

- Besoin de moi ? La seule chose que je vais faire pour toi, c'est appeler les parents ma vieille. Dis moi où tu es.

- Louis, attends, attends, tu ne comprends pas !

- Non, t'as raison ! Je ne comprend pas ! Et j'ai pas envie de comprendre, alors dis moi où tu es, et maintenant !

- Louis, écoute moi. Je...

- MAINTENANT !

 

Céleste raccrocha rapidement le téléphone. Elle n'avait pas vraiment réfléchi avant de le faire, mais la discussion ne menait nulle part. Louis n'était pas franchement patient, et Céleste aurait fini par lui dire où elle était. Elle n'était pas douée pour tenir tête aux autres, du moins le pensait-elle. Après tout, elle n'avait jamais eu l'occasion de vérifier. Pour cela, il aurait fallu qu'elle s'énerve. Qu'elle ressente la colère.

Charlie, assis sur le rebord de l'immense table du salon, se racla timidement la gorge. Céleste se retourna, et répondit à son regard interrogateur en secouant la tête de gauche à droite. Le vieil homme soupira et commença à faire les cent pas dans la pièce, plongé dans ses pensées. Si Céleste avait pu ressentir quelque chose, elle aurait surement été touchée par l'attitude du vieil homme. Il faisait preuve de tellement de gentillesse que c'en était presque effrayant. Il devait même se sentir plus concerné et inquiet pour le sort de Céleste qu'elle même. Mais Céleste se contentait de le regarder traverser le salon dans tous les sens, les sourcils froncés, la main sous le menton. Quelques minutes plus tard, le téléphone sonna de nouveau. Céleste regarda le petit écran sur le combiné et reconnut le numéro de son frère. Alors que Charlie tendait la main pour répondre, Céleste le regarda et secoua à nouveau la tête, avant de décrocher.

 

- Louis ?

- Bon, j'ai réfléchis. Qu'est-ce que tu veux ?

 

Ce revirement soudain était étonnant, mais Céleste ne s'en formalisa pas. Après tout, Louis s'était déjà montré particulièrement lunatique la dernière fois qu'elle l'avait vu. Il avait très bien pu changer d'avis, en se rappelant dieu sait quoi. La jeune fille décida d'être la plus claire et précise possible. Elle n'avait pas beaucoup de temps, et Louis pouvait tout aussi bien changer d'avis encore une fois.

 

- J'ai besoin que tu viennes me chercher. Je suis partie de la maison de vacances des parents et...

- Mes parents.

- … Oui, tes parents si tu veux. Et avec toute cette agitation, je ne peux plus rester où je suis. Je, j'ai besoin d'un endroit calme pour réfléchir, où on ne viendra pas me chercher. Je ne peux pas retourner avec eux, je ne peux pas.

- Un endroit calme ? Depuis que tu as disparu, mon téléphone sonne sans arrêt, et la police est déjà venue me voir trois fois ! Ah ça, t'as foutu un beau bordel, c'est clair !

- Je n'ai nulle part ailleurs où aller, tu es la seule personne que je connaisse.

- …

- S'il te plait...

- Bon. Je te laisse crécher chez moi trois jours, max. Après tu te barres ou j'appelle les flics. T'es où ?

 

Céleste passa le combiné à Charlie qui commença à expliquer le chemin qu'il fallait prendre pour venir chez lui. Ils convinrent ensuite d'attendre la tombée de la nuit, pour que Louis ne se fasse pas repérer par les policiers, et puisse accéder facilement au village. Céleste regarda sa montre et constata qu'il lui restait deux petites heures avant que le soleil ne se couche. Elle grimpa dans sa chambre, et repris son journal. Il ne lui restait qu'une dizaine de pages à lire. Elle avait remarqué que les dates de ses écrits étaient de plus en plus rapprochées, et qu'il ne restait qu'une semaine avant la date de l'accident à bord du voilier. Dix pages avant le grand changement. Dix pages avant que le grand changement se produise. Ce grand changement qui arrête le temps et qui fait que plus rien n'existe vraiment APRÈS.

L'idée de trouver une réponse à ses questions dans ces dix dernières pages était de plus en plus ridicule. Il n'y avait rien dans tous ces mots. Rien que des concepts, des souvenirs, des idéaux... Rien pour expliquer. Céleste pensait qu'elle avait peut-être perdu son temps avec le journal, mais au fond d'elle, elle sentait qu'il lui avait tout de même un peu servi. Elle avait découvert qui elle avait été avant. Certes, cela ne l'aidait pas à comprendre qui elle était maintenant, mais c'était toujours ça. Elle avait lu les pages pour apprendre à connaître cette inconnue qui avait été elle, un jour. Oui, lire ces dix dernières pages avait un sens.

 

Quand Céleste reposa le journal, il faisait nuit dehors. Elle avait lu neuf pages, et compris rapidement qu'elle avait dû à nouveau perdre pied. En restant consciente, il ne lui aurait pas fallu plus d'un quart d'heure pour tout lire. Elle cligna des paupières plusieurs fois, et fit quelques mouvements pour détendre son corps. Elle se leva et resta immobile dans la petite chambre, le regard posé sur le journal qu'elle tenait encore dans ses mains. Il ne restait qu'une page. Elle allait s'attaquer de nouveau à cette lecture lorsqu'elle entendit du bruit dans l'entrée. Elle compris que Louis était arrivé, et que le bruit du moteur de sa voiture avait du la sortir de sa torpeur. Elle ramassa son journal dans la petite valise qu'elle n'avait jamais défaite, et sortit dans le couloir.

Elle n'avait pas peur de retrouver Louis, et n'était pas angoissée de cette nouvelle rencontre. Il y avait pourtant de grandes chances pour que les jours à venir ne soient pas très agréables.

 

Céleste descendit les escaliers doucement. Louis était resté dans le vestibule, refusant manifestement de s'attarder chez Charlie. Quand il entendit sa sœur dans les escaliers, il tourna la tête et la dévisagea de la tête au pied, manifestement gêné par quelque chose.

 

- Tu as une mine affreuse, déclara t-il sans préambule.

 

Charlie lui lança un regard courroucé, tandis que Céleste arrivait en bas des marches.

 

- Allez, on y va, il ne faut pas trainer, les flics font pas mal de rondes.


Louis était déjà dehors lorsqu'il termina sa phrase. Ses derniers mots se perdirent dans la nuit. Céleste cru comprendre qu'il s'invectivait lui-même, se demandant ce qui lui avait pris de venir ici, pour chercher « ça ». Céleste tourna la tête vers Charlie, qui paraissait visiblement le plus ému de tous. Ses yeux brillants trahissaient sa peine de laisser partir sa petite protégée. Céleste ne savait pas quoi dire, ce genre de situation lui étant totalement inconnu. Mais elle savait que Charlie avait pris des risques en l'accueillant, et que peu de gens aurait fait preuve d'autant de prévenance envers elle.

Elle n'était pas reconnaissante, mais savait qu'elle aurait dû l'être.

 

- Merci pour tout, murmura t-elle.

- Bah, c'est rien, répondit-il en chassant un moucheron invisible devant son cou.

 

Céleste ne savait pas quoi dire d'autre, et tourna donc les talons. Alors qu'elle sortait de la maison. Charlie la rappela :

 

- Attends !

 

Céleste se retourna et le vit partir en courant vers le salon. Elle attendit quelques minutes et il revint. Derrière elle, Louis commençait à s'impatienter dans sa voiture, visiblement contrit de devoir attendre sans pouvoir manifester bruyamment sa colère. Charlie revint presque essoufflé dans l'entrée, et tendit une enveloppe à Céleste. Elle jeta un coup d'œil à l'intérieur et vit une petite somme d'argent.

 

- Je n'ai pas besoin de ça.

 

Charlie balaya de nouveau l'air de sa main.

 

- Il pourra toujours te servir, cet argent. Garde-le s'il te plait.

 

Céleste ramassa l'enveloppe, persuadée qu'elle ne l'ouvrirait plus jamais. Charlie avait l'air un peu plus rassuré maintenant. La jeune fille tourna la tête et vit à travers l'obscurité son frère s'agiter comme un diable dans la voiture. Sans mot dire, elle se détourna de Charlie, et disparut à son tour dans la nuit. Elle grimpa dans la voiture, alors que Louis grognait encore quelques injures inaudibles, et observa la petite silhouette de Charlie, toujours sur le pas de sa porte.

 

Louis démarra, et s'engagea silencieusement sur la route. Céleste quitta alors des yeux la petite maison qui l'avait accueillie pendant plusieurs jours, et se concentra sur son frère, assis à côté d'elle.

Par Agevalram - Publié dans : Avant la nuit - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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