Vendredi 21 mai 2010 5 21 /05 /Mai /2010 19:07

Il y avait plus de trois jours que Céleste était enfermée chez Charlie.

Chaque matin, quand elle voyait les premières lueurs de l’aube, elle allait mettre ses chaussures, et descendait doucement l’escalier jusqu’à la porte d’entrée avec sa valise à la main. Puis, au bout de quelques minutes, elle reposait son bagage à terre, et faisait demi-tour. La journée passait, et le soir, il était trop tard pour s’en aller.

Elle ne se sentait pas particulièrement « bien » chez Charlie, mais elle n’avait nulle part ailleurs où aller. Quand elle était partie de la maison de vacances, elle avait surtout cherché à s’éloigner de ses parents, et du train de vie monotone qui commençait à s’installer. Mais ici, elle n’avait rien à fuir, et elle ne savait pas encore quoi chercher.

 

Charlie ne s’étonnait pas de la croiser chaque matin sur le pas de la porte, et il ne posait jamais de questions. Il ne s’offusquait pas non plus de l’absence d’appétit de Céleste, et n’était pas effrayé quand il se réveillait la nuit et l’entendait s’affairer dans la petite chambre où il l’avait installée. Après tout, elle était toujours polie, n’avait pas tenté de lui voler quoi que ce soit, et il y avait cette chose dans son regard qui lui inspirait confiance. Elle était certes indifférente à tout, et cette attitude pouvait paraître dédaigneuse, mais Charlie voyait bien qu’elle n’était pas méprisante, qu’elle ne cherchait absolument pas à le blesser. Elle n’ajoutait jamais de petites mimiques moqueuses dans ses réponses, comme des haussements de sourcils ou de longs soupirs fatigués. Elle était toujours honnête. Elle parlait peu, se contentant toujours de répondre aux questions sans jamais en poser, et ne riait jamais. La seule chose que Charlie ne comprenait pas était le but de cette fille. Il n’avait pas l’intention de la mettre dehors, mais elle ne faisait rien de ses journées, et passait le plus clair de son temps dans « sa » chambre à lire un petit carnet de notes. Que cherchait-elle réellement ? Il brulait de lui poser la question, mais se ravisait à chaque fois qu’il croisait son regard.

 

Il avait compris ce qu’elle était dès qu’il avait vu sa nuque. Pendant qu’il avait soigné son bras blessé, elle s’était penchée en avant, et il avait vu le tatouage. Pourtant, elle ne ressemblait pas aux autres. Elle ne ressemblait pas à ceux qu’il avait déjà rencontrés. Elle était réellement différente. Peut-être que c’était ça qui la tracassait. Charlie réfléchissait beaucoup à celle qu’il appelait affectueusement son « invitée », mais n’arrivait pas à émettre plus que de vagues hypothèses. Et quand il la regardait, elle ne semblait pas inquiète ou même perturbée par quoi que ce soit. Alors il laissait en suspend ses interrogations, et allait s’asseoir devant la télévision, où les actualités ne parlaient plus désormais que de Céleste.

 

Les recherches n’avaient rien donné, et chaque journal télévisé y allait de sa version des faits. Fugue, enlèvement et même meurtre étaient évoqués. La photographie de Céleste tournait en boucle pendant les reportages, alors que les journalistes précisaient qu’elle avait dû changer depuis sa disparition. Charlie éprouvait toujours un certain mal-être quand il entendait le présentateur des informations préciser avec un regard lourd de sens pour le téléspectateur hypothétique que Céleste avait un tatouage dans le cou. Les journaux n’avaient pas été autorisés à en dire plus depuis que le procédé avait été mis en marche. Cette mention du tatouage était suffisante. Tout le monde savait à quoi s’en tenir.

Les équipes de recherche avaient patrouillé dans la région des jours entiers, faisant du porte à porte. Charlie avait déjà répondu deux fois aux questions des enquêteurs, pendant que Céleste se terrait dans sa chambre, aux aguets. Il n’avait jamais dit qu’elle était chez lui, et n’avait pas l’intention de le faire. Il avait pris sa décision dès qu’il avait reposé le téléphone quelques jours plus tôt. Céleste partirait quand elle voudrait, rien d’autre n’avait d’importance.

 

Ce soir là, le journaliste annonça une avancée majeure dans l’enquête. Les chiens avaient flairé une piste dans un petit fossé. Les équipes de recherches y avait trouvé un peu de sang, que l’on avait envoyé dans un laboratoire pour voir s’il correspondait à celui de Céleste. Cette découverte aller amener – car il n’y avait que peu de doute sur l’origine du sang retrouvé – les enquêteurs à penser qu’il était arrivé malheur à Céleste. Quand l’hypothèse de la fugue serait rejetée, les recherches allaient paralyser complètement la région et il serait bientôt impossible de quitter tranquillement les lieux. Charlie éteint la télévision, et sentit un embryon de peur s’attaquer à son estomac.

 

Céleste avait beaucoup progressé dans sa lecture. Il ne lui restait plus qu’une vingtaine de pages avant de terminer son journal. Les quelques jours qu’elle avait passés chez Charlie lui avaient permis de se reposer un peu. Elle se sentait en pleine forme, mais son corps avait du mal à suivre. Ses plaies s’étaient refermées, mais restaient encore fragiles. Céleste n’aurait su si elle se faisait des idées ou si elle avait réellement de plus en plus de difficultés à rester concentrée. Elle devait fournir des efforts de plus en plus importants pour rester consciente et alerte. En croisant son regard dans le miroir de la salle de bain, elle s’était plusieurs fois surprise à avoir la bouche ouverte ou une paupière à moitié close. Elle ne s’en rendait pas compte avant de se voir dans une glace. Elle avait l’impression que certaines parties de son corps étaient anesthésiées, et qu’elle ne pouvait pas complètement les contrôler. C’était une sensation étrange qui aurait pu l’effrayer un peu, mais Céleste se contentait de refermer sa bouche d’un mouvement sec, ou de cligner plusieurs fois des yeux.

Charlie et elle se trouvaient rarement dans la même pièce. Il ne faisait pas cas de son absence d’appétit alors elle avait vite arrêté de faire semblant de manger. Depuis, elle passait le plus clair de son temps sur son lit, à lire son ancien journal. Elle ne faisait de pause que lorsqu’elle sentait qu’elle perdait pied. Là, elle se levait énergiquement et répétait ses tables de multiplications en marchant de long en large dans le couloir.

En lisant son journal, elle avait peu à peu découvert que la Céleste qu’elle avait été ne semblait pas si satisfaite que ça de sa vie. Les écrits étaient chaque fois un peu plus sombres, chaque fois un peu plus amers. Céleste avait découvert quelqu’un d’assez distant, d’assez tourmenté. La Céleste d’avant se posait beaucoup de questions, se demandait beaucoup trop quel était sa place. Elle était insatisfaite de sa vie, et ne le montrait nulle par ailleurs que sur ces pages. Ses parents ne se doutaient visiblement de rien, et elle ne voulait pas qu’ils le sachent.

Céleste ne savait pas trop que penser de tout ça. Après tout, si elle voulait des réponses, elle risquait de redevenir comme avant, et ces écrits n’étaient pas franchement encourageants. Que fallait-il faire de tout ça ?

Et il y avait les recherches. Quand Charlie allumait la télévision, Céleste descendait silencieusement en bas des marches et restait derrière la porte du salon à écouter les nouvelles. Elle ne voulait pas se joindre au vieil homme, sachant pertinemment qu’il la regarderait sans cesse pendant les reportages et qu’il tenterait de dire quelque chose à la fin, pour détendre l’atmosphère qu’il aurait lui-même tendue. Non, mieux valait rester en retrait.

 

Ce soir là, le journaliste annonça une avancée majeure dans l’enquête. Les chiens avaient flairé une piste dans un petit fossé. Les équipes de recherches y avait trouvé un peu de sang, que l’on avait envoyé dans un laboratoire pour voir s’il correspondait à celui de Céleste. Cette découverte aller amener – car il n’y avait que peu de doute sur l’origine du sang retrouvé – les enquêteurs à penser qu’il était arrivé malheur à Céleste. Quand l’hypothèse de la fugue serait rejetée, les recherches allaient paralyser complètement la région et il serait bientôt impossible de quitter tranquillement les lieux.

 

Céleste entendit Charlie éteindre la télévision, mais cette fois ci, il n’y eut pas le bruit caractéristique de ses pas dans le salon. Céleste réfléchit, et comprit qu’il devait songer à la même chose qu’elle actuellement : elle allait bientôt être piégée dans cette maison si elle ne partait pas. Seulement, où pouvait-elle aller ? Elle entra doucement dans le salon, et fit volontairement du bruit pour que Charlie la remarque. Il se leva et se tourna vers elle, les yeux encore songeurs.

 

- J’ai entendu le reportage, fit Céleste.

- Ah.

- Je … Je devrais partir je crois.

 

Charlie ne dit rien, et se tortilla, mal à l’aise. Il ne se décida à parler que quelques secondes plus tard :

 

- Tu sais où aller ?

- Non, répondit aussitôt Céleste.

- Il n’y à pas quelqu’un que tu pourrais appeler et qui viendrait te chercher ?

 

Céleste réfléchit, passa en revue son cercle extrêmement limité de connaissances, et se rendit à l’évidence. Elle n’avait pas vraiment d’autre choix. Elle connaissait le numéro par cœur, pour avoir épluché des dizaines de fois son répertoire lorsqu’elle était encore chez ses parents.

 

- Si, il y a quelqu’un.

- Qui ça ? demanda Charlie.

- Mon frère.

 

 

 

 

Par Agevalram - Publié dans : Avant la nuit - Communauté : ecrivains en herbe
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Retour à l'accueil

Pour aller plus vite

Pour faciliter un peu la navigation, quelques liens vers les derniers articles publiés des différents projets (accessibles via le bandeau en haut de la page)

Un grand merci : MERCI, à Decristo pour son aide, et pour la peine, un petit lien en plus, c'est gratuit.

 

Revival (terminée)

Premier chapître : Le réveil (revu)  

Dernier chapître : One of these morning

 

Avant la nuit (terminée)

Premier chapître : 1

Dernier chapître : 24

 

Cells (en cours)

Dale

 

Textes libres

Triangulée Bermudes  


 

Catégories

Présentation

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés