Je n’avais plus dormi depuis 10 jours. Mon altercation avec le garde de Revival me hantait. J’essayais tant bien que mal de me convaincre que ça n’était rien, tout me prouvait le contraire. Les ragots faisaient naitre les bruits les plus fous sur moi alors que je faisais plus rien. Ma mère, d’abord révoltée, s’était résignée quand elle avait compris que chaque mot qu’elle prononçait ne faisait que rajouter de l’huile sur le feu. En plus, je n’apaisais pas la situation à rester enfermée chez moi. Et tout ça à cause de ma démission et de mon attitude étrange au dernier suicide collectif. Ces deux évènements avaient suffi à me faire passer pour folle aux yeux de tous.
Je trouvais tout ceci grotesque, mais me gardait bien de m’exprimer. On me regardait de travers, et des messes basses s’échangeaient à mon passage. Après deux jours à ce régime, je n’était plus sortie de chez moi. Tant pis si cela contribuait à faire naitre d’autres rumeurs, plus folles encore, à mon sujet. Je n’aspirait qu’au calme. Je voulais qu’on m’oublie, juste un peu .
Mais apparemment, Revival n’était pas décidée à me laisser tranquille. Dans une si petite cité, chaque évènement devient l’attraction principale pour des semaines. J’étais le centre chaud autour duquel tout le monde gravitait. J’étais la petite souris recluse au fond de son trou.
J’avais passé toute la semaine à regarder la mort lente de ma rose. Les pétales s’étaient peu à peu flétris, repliés sur eux même. Puis ils étaient tombés, les uns après les autres, pour ne laisser qu’une tige dont le vert si éclatant du début s’était progressivement assombri. Il ne subsistait de ma fleur qu’un fin bâton marron, sec et cassant, et quelques pétales, tout aussi abimés.
Ce qui m’avait fait le plus de peine était la disparition progressive du parfum. Il était devenu moins fort, et je devais faire de plus en plus d’efforts pour distinguer ses effluves. Puis, il avait complètement disparu, en ne laissant qu’une fine trace. Je me demandais même si je n’inventais pas moi-même ce parfum pour croire qu’il en restait quelque chose. Depuis, je respirais tout, à la recherche d’une odeur aussi forte que celle que j’avais senti quelques temps plus tôt. Mais rien n’approchait, de près ou de loin, le fantastique parfum de la rose.
Je ne savais plus quoi faire. Je ne savais plus ce que je devais croire. Le mystère restait entier. Et ce message, « trouve nous avant qu’ils ne te trouvent », ne m’aidait absolument pas. Je ne savais pas comment faire, je ne savais même pas si je voulais trouver quelque chose. Toutes les certitudes que j’avais depuis vingt ans s’effritaient unes à unes. Le monde dans lequel je vivais me mentait, d’une manière ou d’une autre. Et nos dirigeants, nos quatre héros, le savaient. Ils le savaient et ne faisaient rien. Ou plutôt si, ils faisaient quelque chose : ils tuaient ceux qui savaient aussi.
J’ignorais qui je devais blâmer, mais chaque jour je devenais plus acerbe, plus grinçante. Cela n’échappait pas à ma mère, qui se faisait du soucis. Les rumeurs ne faiblissaient pas, mais je n’en avais que faire. Les autorités les entendraient et y croiraient, par stupidité ou commodité, et allaient agir.
Je repoussais sans arrêt cette idée mais je savais pertinemment que ça allait arriver. Je ne voulais pas y penser parce que je ne savais pas comment je devrais réagir. Me voudraient-ils du mal ?
Je repensais à ce que m’avait dit le garde. Il laissait entendre que j’étais surveillée depuis un moment déjà. Savaient-ils ce que je cachais dans ma commode ?
Lors de mes dernières sorties j’avais commis une grossière erreur. Une ancienne collègue de l’usine m’avait croisé et avait commencé à discuter avec moi. Enfin, « discuter » n’est peut être pas le mot le plus approprié. Elle parlait toute seule plus qu’autre chose. Elle avait voulu me faire comprendre que notre travail était essentiel, qu’il rappelait aux gens leur vie passée. Au bout d’un moment, je m’étais énervée et lui avait expliqué en criant presque que ce que nous faisions n’avait absolument rien à voir avec les vraies fleurs, que ce n’était que de pales copies, bien lointaines de la réalité. Beaucoup de visages s’étaient tournés vers moi à ce moment, dont ceux de plusieurs gardes, alertés par le bruit de mes cris. Ma collègue avait alors rétorqué avec autant de vigueur que moi « Mais qu’est-ce que tu en sais ? ».
C’est vrai, je n’en savais rien. J’aurais dû ne pas savoir . Mais voila, il y avait une rose dans mon tiroir. J’avais été imprudente, en laissant entendre que je savais de quoi je parlais. Après cette faute, j’avais renoncé à sortir. Depuis, j’attendais.
A Revival, personne ne sortait jamais du rang. A vrai dire, les gardes n’étaient en théorie là que pour régler les litiges de voisinages ou conflits mineurs. Contre quoi aurions nous pu nous rebeller ? Il n’y avait pas lieu d’y avoir des revendications. Pourtant, je n’avais pu m’empêcher de remarquer que depuis plusieurs années déjà, les attitudes de ces « gardiens de la paix » avaient sensiblement changé. Ils ne se contentaient plus d’attendre que les habitants viennent à eux se plaindre. Ils déambulaient dans les rues, encadraient les suicides, posaient parfois des questions aux badauds. La population, elle, ne semblait pas l’avoir remarqué. Ou peut-être n’avaient-ils pas voulu le voir. C’était tellement plus commode.
Cet après-midi là, tout changea. Ce que je redoutais se produisit. J’étais dans la cuisine, assise sur le rebord de la fenêtre, à contempler l’extérieur sans vraiment le voir. Et je les vis arriver. Ils étaient trois, trois gardes, en uniformes, rien que pour moi. Mon cœur s’arrêta un dixième de seconde avant de redoubler de vigueur, comme s’il voulait battre le plus possible avant la fin de mon dernier moment de calme. Je me levai, et approchai de la porte d’entrée. J’attendis, la main sur la poignée, jusqu’à ce que trois coups sourds ébranlent la porte. J’ouvris lentement et me retrouvais face à trois mastodontes au visage fermé. Quand ma mère me rejoignit, ils détendirent ostensiblement leurs traits, et annoncèrent que j’avais gagné une entrevue avec les quatre héros de Revival. Cette attitude était grotesque.
Aussi adhérant que ce fut, ma mère les cru et avala leurs paroles le sourire aux lèvres. Elle osa même me dire que tout s’arrangeait, finalement. Je ne lui montrai pas la peur qui grandissait en moi et j’embrassai sa joue avant de me retourner vers mon escorte. Nous sortîmes sous le regard bienveillant de ma mère et commençâmes à marcher d’un pas vif vers le centre de Revival. En même temps que nos pas résonnaient sur le sol, je laissai la panique m’envahir. Je n’avais aucune idée de ce qui allait m’arriver. Mais j’avais une certitude, une seule. Ils ne me voulaient pas de bien. Et une évidence s’imposa à moi : ils savaient. Pour quel autre motif aurais-je pu me trouver dans cette situation ? Je ne voyais absolument pas.
En dépit de tout bon sens, je compris que je devais m’enfuir. Je ne réfléchis pas et m’élançai soudainement en avant. J’entendis les jurons étouffés des gardes et tournai la tête. Ils s’étaient mis à courir derrière moi. Je bénissais à cette instant ma bonne forme physique et me demandai ce que je devais faire. Quand mes muscles commencèrent à me bruler et que mon sang se transforma en acide dans mes veines, je me rendis à l’évidence.
C’était complètement idiot, je vivais dans une bulle ! Il n’y avait pas de sortie. Mon seul moyen de leur échapper était de les semer et de me cacher quelque part. Dans un petit renfoncement entre deux bâtiments. La Réserve s’imposa à moi. S’ils ne me voyaient pas rentrer à l’intérieur, je pourrais facilement m’y cacher. Seulement, dans ma course effrénée pour survivre, je m’étais éloignée de la cité et me dirigeais maintenant vers les abords de la base. Impossible de faire demi-tour sans foncer sur mes poursuivants. Quand je rencontrerai le mur d’enceinte, je serai prise au piège. La panique me gagna encore plus rapidement et j’avais du mal à penser de manière cohérente. J’avais fait une terrible erreur en courant par ici, j’aurais du m’enfoncer dans les rues de la cité et me cacher dans un bâtiment ouvert. Désormais, il n’y avait que le vide devant moi, et j’attendais effrayée le moment ou je me heurterai avec violence contre les parois de métal. En attendant, je me concentrai. Une foulée après l’autre. Une respiration après l’autre.
Je me retournai et constatai que je gagnais du terrain sur mes poursuivants. Ils ne semblaient pas pour autant décidés à abandonner, mais leur masse imposante les empêchait de me rattraper. Stupidement, je me rejouis de cette distance entre nous. Tout ceci ne valait rien, ma course n’avait pas de but, pas de sens. Je fonçais tête baissée vers une paroi métallique très épaisse.
Une foulée après l’autre. Une respiration après l’autre.
Mais ce qui devait arriver arriva, et je me cognais lourdement au mur de la coupole. Même si je m’étais préparée à cela, je n’en fus pas moins surprise. Le choc m’assomma à demi et je chutai lourdement sur le sol. Je sentis un liquide chaud couler sur mon front et ma vision se brouillait. Je sentais les petites vibrations du sol d’accentuer et en déduisis que l’avance que j’avais accumulée sur les gardes diminuait à chaque seconde. Je n’avais plus la force de me relever. Et où serait-je allée ? Non, il fallait l’admettre, j’étais coincée. Je n’arrivais même pas à avoir de pensées cohérentes.
Soudain, j’entendis à coté de moi un frottement, comme si l’on déplaçait une lourde plaque. Je ne compris pas tout de suite ce qui se passait, trop occupée à reprendre mes esprits et à essuyer le sang qui obscurcissait ma vue. Je n’y étais pas allée de main morte. Lancée à pleine vitesse, je m’étais ouvert le sommet du crane et avais l’impression que mon front avait éclaté en dizaines de morceaux. Je saignais abondamment et commençait à avoir le vertige.
« Viens par là » m’ordonna une voix toute proche.
Je luttais contre l’évanouissement qui semblait sur le point de me gagner. Était-ce une hallucination ? J’en doutais, tout paraissait bien trop réel. Je levai péniblement la tête et vis, à un mètre tout au plus, une large ouverture dans le sol, d’où sortait une tête brune qui me fixait. Ma vision devenait de plus en plus imprécise, et je sentis que j’allais bientôt sombrer.
« Dépêche, rentre là dedans, qu’est-ce que t’attends ? »
Je compris enfin qu’il s’adressait à moi et, sans comprendre mes gestes, rampai jusqu’au bord du trou. Le garçon dissimulé dans l’ouverture attrapa mes épaules et me tira sans ménagement au fond du trou. Il jura et tira au dessus de l’orifice une grande plaque de métal et je sombrai en même temps que l’obscurité nous enveloppa.
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