Ce matin là, je décidais de garder quelques gouttes de ma douche quotidienne pour remplir un petit gobelet dans lequel je déposais ma fleur. Je ne me lassais pas de l’admirer, de toucher doucement les pétales si lisses, et surtout de respirer ce parfum magique. Parallèlement, j’essayais d’y toucher le moins possible, tant elle paraissait fragile. J’aurais voulu la garder intacte le plus longtemps possible et je m’exhortais au calme. Mais c’était plus fort que moi, dès que je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de tendre les doigts vers ces pétales si fins. C’était une chose tellement parfaite. J’avais décidé de la dissimuler dans ma table de chevet, à l’abris des regards. Même si personne ne venait jamais dans ma chambre, j’aurais eu bien du mal à justifier sa présence dans la base. D’ailleurs j’ignorais moi-même d’où venait cette fleur.
J’avais eu beau réfléchir toute la matinée, pendant le repas (chose qui n’était pas difficile à faire vu le silence de plomb qui régnait dans la cuisine au moment de manger) et en ce début d’après midi, je n’arrivais pas à comprendre comment on avait pu faire pousser cette fleur dans Revival. Et pourtant…
En désespoir de cause, j’avais décidé d’aller chercher à la Réserve. La Réserve était le nom que l’on donnait à l’endroit où étaient entreposés tous les livres que les survivants avaient pris avec eux au moment d’emménager à Revival. On comptait presque mille ouvrages. La plupart étaient en piteux état, et aucun ne contenait plus aucune image. Les pages illustrées avaient été arrachées sans ménagement, et faisaient désormais office de décorations dans les maisons de Revival. Chacun avait sa petite photographie qui rappelait « avant ». Mais qu’importe, je n’avais pas besoin d’illustration, je savais à quoi ressemblait une vraie fleur. J’avais passé une grande partie de mon enfance à dévorer tous les livres entreposés dans la Réserve. Petite, j’avais essayé d’apprendre tout ce que je pouvais sur le monde d’avant.
Je sortis de la maison légère et joyeuse, malgré tout le mystère qui entourait ma trouvaille de la veille. Savoir que j’étais la seule ici à posséder une véritable rose m’emplissait d’une joie non dissimulable. Je sautillais presque. Après quelques minutes de marche, j’arrivais à la Réserve. C’était un grand bâtiment tout en longueur. Pour permettre au projecteur de diffuser sa lumière dans toute la base, les maisons et autres établissements devaient être construit de plein pied, ou avec un seul étage. La Réserve était donc un long bâtiment, ouvert sur l’extérieur par de nombreuses fenêtres. L’entrée se trouvait tout au bout de cette tour horizontale. J’entrais doucement dans le bâtiment et commençait mon inspection.
Les livres n’étaient pas classés, on ne s’était pas donné cette peine, et je soupirais en songeant à la tache qui m’attendait. Je m’avançais dans les rayons où étaient alignés des dizaines d’ouvrages, aux contenus aléatoires. Je passais mes doigts sur une vieille édition de Guerre et Paix, déposée à côté d’un vieux manuel de géographie. Une bande dessinée dont la couverture avait été arrachée trônait sagement entre deux épais romans. Je voyais à l’épaisseur des feuilles qu’elle contenait qu’il devait manquer plusieurs planches. Quelques fiches de cuisines étaient insérées ici et là entre les pages des livres, et là encore, aucune ne contenait encore la photographie du plat dont elle expliquait la préparation. Je dus passer devant une collection complète des œuvres d’Emile Zola, trois exemplaires de manuels scolaires de mathématiques, dix huit fascicules de publicités et une brochure d’agence de voyage avant de trouver ce qui m’intéressait.
« Le jardinage facile ». Exactement ce qu’il me fallait. Le petit livre était découpé dans tous les sens, ce qui en rendait la lecture assez difficile. Des paragraphes entiers avaient disparu en même temps que la photographie qui se trouvait de l’autre côté des pages. Je cherchais fébrilement les explications dont j’avais besoin et tombais enfin sur un paragraphe intitulé : « Comment faire pousser vos roses ». Consciente de ce qui m’attendait, je respirais longuement avant de me plonger dans ma lecture, qui confirma mes craintes :
« Les rosiers sont des plantes de soleil, ils doivent être placés à découvert et avoir au moins 4 à 6 heures d’exposition ensoleillée par jour. Par contre, ils ne sont pas difficiles pour le sol, une terre lourde, type terre à blé, leur convient fort bien. »
Je n’avais lu que deux phrases et déjà, quelque chose clochait. « 4 à 6 heures d’exposition ensoleillée par jour ». Impossible. « Une terre lourde, type à blé, leur convient fort bien ». Encore impossible. Je poursuivis ma lecture, de plus en plus affolée. Je ne m’arrêtais plus dans ma lecture, même si les phrases me choquaient de plus en plus. Au terme du paragraphe, je restais debout, interdite, le livre ouvert entre les mains. Si je résumais ce que je venais d’apprendre, pour faire pousser des roses, il fallait beaucoup de soleil, beaucoup d’eau et de la terre. Rien de tout cela n’existait dans la base de survie. J’avais beau tordre le problème dans tous les sens, ça ne changeait jamais ma conclusion : im-po-ssible.
Cultiver des fleurs dans la base : non. Il n’y avait pas de terre, pas assez d’eau et encore moins de soleil.
Bien, alors dans ce cas, c’est qu’elles venaient de l’extérieur. Encore une fois, non. C’était un monde dévasté, invivable, hostile et surtout mort. Aucune vie, qu’elle soit animale, végétale, ou humaine n’était possible.
Il ne restait plus que l’option souterraine, et je m’esclaffais ouvertement de cette possibilité ridicule. Et quand bien même il aurait été possible de s’enterrer pour faire pousser des fleurs, il n’existait pas à ma connaissance de soleil souterrain.
Excédée, je remettais rageusement l’ouvrage dans les rayons, à coté de « Comment avoir un bronzage parfait », quelle blague, et m’apprêtais à sortir. Une vieille femme que je n’avais pas remarquée à mon arrivée m’interpella :
- Mademoiselle ?
- Quoi ? Répondis-je presque méchamment.
- Vous cherchez quelque chose ?
- Non, merci, j’ai trouvé.
- Ah, fit-elle en baissant la tête. Vous aviez l’air un peu perdue alors j’ai cru que…
- Non. Assénais-je, regrettant au fond de moi d’être si désagréable avec quelqu’un qui ne m’avait rien fait.
- Bon eh bien, n’hésitez pas à revenir si vous voulez. De nos jours, les jeunes comme vous ne prennent plus le temps de venir ici. Ce qu’ils n’ont pas connu ne les passionne pas. C’est tellement dommage, tout ce savoir qui se perd.
Il était vrai qu’à la réflexion, les rares fois où j’étais venue dans cet endroit ces dernières années, je m’étais retrouvée seule dans les rayonnages. Je me demandais à quoi s’occupait les autres jeunes dans cette base. Les adultes, eux, étaient résignés, cela se voyait sur leurs visages. Ils étaient habitués à ce nouveau monde et n’en demandait pas plus. Mais la jeunesse, elle, se devait d’être revendicatrice d’un monde meilleur. Après tout, rien n’était mis à sa disposition. Dès la sortie de l’école, aucun choix possible, il fallait travailler. Les autres personnes de mon âge acceptaient-elles cette vie sans poser de questions ?
Pour moi, il avait toujours été difficile de m’adapter. Je n’avais jamais compris comment on pouvait vivre dans un endroit aussi vide. Cela aurait dû être plus simple pour moi car je n’avais connu que Revival. Les adultes, eux, auraient dû avoir du mal à s’accommoder. Et pourtant, il semblait que c’était l’inverse. Je ne trouvais pas ma place ici, tandis qu’eux acceptait la situation sans broncher.
Je reportai mon attention sur la femme assise derrière son petit bureau. Elle avait prononcé sa dernière phrase si bas que j’avais eu du mal à tout comprendre. Sa voix s’était presque brisée sur la fin. Je me fis la réflexion qu’elle devait s’être beaucoup investie dans cette Réserve pour se sentir si mal face à son inutilité.
Elle semblait si vieille. Elle, elle avait du en voir des roses. Cette réflexion m’interpella. Bien sur, c’était évident !
- Hem, euh, excusez moi ? Demandais-je timidement.
- Oui ? Fit-elle en relevant la tête et en tamponnant ses yeux humides à l’aide des manches de son gilet.
- Je me demandais, aviez vous un jardin, dans le monde d’avant ?
- Bien sur ! Répondit-elle si énergiquement que j’eus un petit sursaut. Et une jolie maison, blanche, avec des petits volets bleus et une allée en gravier. J’avais même un petit chien, vous savez ? Tout petit, tout blanc, et si mignon. Oh, Clotho, comme tu me manque. Si beau, si gentil. J’ai du l’abandonner quand je me suis installée ici vous savez, il n’aurait pas supporté l’enfermement. Je lui ai laissé sa gamelle remplie et de l’eau. Je me dis parfois qu’il a survécu et qu‘il m‘attend chaque jour devant le portail, joyeux et insouciant. C’est stupide n’est-ce pas ? Pauvre petite bête. J’allais me promener avec lui tous les jours, dans les rues de ma ville, et j’étais tellement fière ! Les gens me connaissaient, j’étais quelqu’un de respecté et…
Elle continuait son monologue et me parlait de toute sa vie passée, ses amies, son mari décédé, le supermarché où elle allait, les fruits qui poussaient dans son jardin. Elle débitait un flot continu de souvenirs décousus, et je n’en écoutais pas la moitié. J’essayais tant bien que mal de l’interrompre mais elle semblait intarissable. Je dus presque crier pour qu’elle m’écoute :
- OH, s’il vous plait !
Elle se tut et me regarda avec surprise, comme si elle avait oublié ma présence. Je la suspectais d’ailleurs de l‘avoir fait tant elle semblait absorbée par ses souvenirs.
- Excusez moi mais je m’intéresse surtout aux fleurs voyez vous et…
- Les fleurs ? Oh les fleurs, mais j’en avais des parterres entiers. Des tas et des tas de fleurs. Des bégonias, des hortensias, des lilas, des marguerites, des lys, oh oui des lys, les miens étaient les plus beaux du quartiers, c’est sur ! Madame Danopra prétendait le contraire, cette vieille peau de vache a toujours été jalouse de la beauté de mes lys. Vous savez qu’elle a même essayé de les arracher du jardin une nuit ? Une vraie vipère celle la. Et je vous parle pas de…
- Non ! Ne m’en parlez pas. C’est très intéressant bien sur mais euh, je voudrais juste savoir si faire pousser des fleurs est possible dans cette base, j’aimerais vraiment savoir à quoi ça ressemble vous comprenez ?
Elle me regarda bouche bée, immobile, et après quelques secondes d‘un silence pesant, elle éclata d‘un rire tonitruant qui me fit sursauter à nouveau :
- Voyons, ne dites pas de sottises ! Hoqueta t-elle entre deux fous-rire. C’est impossible ! Il faudrait de l’eau, du soleil, de la terre ! Enfin, c’est insensé ! Ma pauvre, l’enfermement ne vous réussi pas, vous perdez l’esprit ! Vous êtes comme Clotho, il vous faut la liberté à vous hein ?!
Elle rit de plus belle, et se leva de son bureau pour partir dans les rayons. Je l’entendais rire aux éclats, et répéter ma question de temps à autres, ce qui la faisait rire de plus belle.
Enervée d’être prise pour une pauvre idiote je sortis de la Réserve en claquant violemment la porte. Je me calmais en marchant pour rentrer chez moi et me fit la réflexion qu’elle n’avait pas tout à fait tort, je perdais peut être l’esprit.
Je marchais rapidement dans les rues en regardant mes pieds, et ne vis pas le morceau de granit dans lequel je fonçais.
- Fais attention, siffla le garde de la base dans lequel je m’étais lancée tête baissée.
- Désolée, marmonnais-je avant de m’écarter pour continuer ma route.
Il me barra le chemin en se postant à nouveau devant moi et me demanda :
- D’où est-ce que tu viens comme ça ?
- De la Réserve, répondis-je sur la défensive.
En général, les gardes ne parlaient pas aux citoyens, sauf en cas de problème. Et aux dernières nouvelles, je n’en avais pas.
- Qu’est-ce que tu y faisais ? Fit-il en plissant les yeux.
- Que croyez vous que j’y faisais ? Je lisais. Déclarais-je, passablement énervée par ce contretemps inutile.
Il me toisa silencieusement et je soutins son regard sans broncher. Au bout d’une petite minute, il s’écarta sur le coté pour me laisser passer. Je m’engouffrai dans la brèche et repris mon chemin.
- Fais attention à toi, Olive, tu as l’air de dérailler un peu ces temps-ci.
Je me figeai et tournai brusquement la tête. Le soldat s’éloignait tranquillement, l’air de rien. Que venait-il de dire ?
Le passage sur les roses vient de :
http://pagesperso-orange.fr/rosesdenormandie/culture.htm
Il faut rendre à César bla bla bla
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