3 jours. 3 jours que je tournais en rond dans la maison. 3 jours que chaque nuit, je faisais ces rêves qui me paraissaient si réels. Des rêves qui me montraient un monde que je n’avais jamais vu, senti, touché, gouté, entendu… Et je me demandais ce que moi, Olive, à peine adulte, pouvait bien faire pour vérifier les maigres hypothèses que j’étais parvenue à formuler.
Le temps s’écoulait trop lentement, je n’avais plus rien à faire de mes journées maintenant que j’avais démissionné. J’étais d’une humeur massacrante, frustrée de ne pas trouver de réponses à mes questions. Ma mère supportait tant bien que mal mon caractère exécrable mais elle commençait à perdre patience, sans compter la colère qu’elle nourrissait à mon égard.
Sans ce qui se passa cette nuit là, je serais toujours en train d’arpenter les couloirs de la maison de long en large. Je n’avais pas réussi à m’endormir, et après avoir retourné mes draps sans dessus dessous, je me résignais. Le sommeil ne viendrait pas à moi. Après tout, ce n’était peut-être pas plus mal. Ne pas dormir ? Ou me réveiller en sursaut après un énième rêve beaucoup trop réaliste ? Au moins, quand je ne dormais pas, le retour à la réalité n’était pas difficile. Le projecteur était désormais tout à fait éteint, et il n’y avait plus aucune lumière pour éclairer ma chambre. Mais je connaissais trop la maison pour ne pas me repérer, même dans l’obscurité. La maison était silencieuse. Ma mère était en colère contre moi car j’avais quitté mon travail. Il faut dire qu’avant même que je rentre à la maison, elle était au courant, et comme avec tous les ragots, elle avait bénéficié d’une version bien originale des faits. J’appris ainsi que j’étais sortie de l’usine en hurlant comme une démente, après avoir détruit des centaines de fleurs et donné une claque au directeur. Quand ma mère m’avait raconté tout ça le plus sérieusement du monde, j’avais eu énormément de mal à contenir le fou-rire qui m’avait gagnée, et ça n’avait été possible que parce que ses yeux me lançaient des éclairs. J’avais du alors m’expliquer pendant des heures pour lui faire comprendre que jamais je n’avais agi de la sorte, et que tout cela n’était que la version délurée de mes collègues. Leur version officielle de la vérité. Depuis, elle n’était plus vraiment en colère, mais elle boudait. D’abord pour des raisons pratiques, puisque désormais, seul son salaire nous fournirait de l’eau, ce qui signifiait clairement que nous aurions nettement moins d’eau qu’auparavant. Mais surtout, elle ne comprenait pas pourquoi j’avais abandonné mon poste, « sur un coup de tête ».
Mais qu’importe, je préférais ne pas lui expliquer mes raisons. Elle ne m’aurait pas crue. Et aurait piqué une crise phénoménale. Il valait mieux pour elle (et sans doute aussi pour moi) qu’elle ne sache pas ce qui m’avait poussée à démissionner.
Je descendis silencieusement dans la cuisine, promenant ma paume le long des murs pour me diriger. Une fois arrivée, je m’assis sur le rebord de la fenêtre. Je venais souvent ici quand le sommeil m’abandonnait, et je prenais plaisir à regarder dehors. La « nuit » était complète, il n’y avait évidemment pas d’étoiles. On ne voyait absolument rien. J’adorais alors imaginer un monde endormi de l’autre coté des vitres. J’inventais des prairies verdoyantes, des étendues sablonneuses, des forets immenses, des champs de blé etc. En me forçant vraiment, j’arrivais presque à y croire. J’essayais de rebatir derrière cette fenêtre les mondes que je voyais dans mes rêves. Cela faisait passer le temps plus vite, et me calmait sensiblement.
Ce soir là, j’allais recommencer mon rituel quand un léger froissement se fit entendre et un rapide éclair lumineux m‘aveugla. Quelque chose de très léger venait de heurter le carreau. Ce genre de choses était impossible à Revival. Il n’y avait pas de place pour les déchets dans les rue de notre cité, et aucun objet n’était jamais laissé à l’abandon. Inutile de préciser que ça ne pouvait pas non plus être un animal. Je ne connaissais ces bêtes que de nom, et n’en avait jamais vu aucun à part les quelques vaches qui avaient été sauvées lors de la construction de la base. Elles avaient vécu une dizaine d’années et j’avais un vague souvenir de ces grands ruminants.
Ce bruit ne venait pas de mon imagination. Cette lumière non plus. J’arrivais à inventer des tas de choses, mais rien qui puisse me surprendre.
Sans trop réfléchir, je décidai de sortir vérifier. Je devais en avoir le cœur net. Il n’y avait de toutes façons aucun rodeur dans la base passé une certaine heure. Il était tout bonnement impossible de se repérer et personne ne disposait de lampes de poche. Alors que je formulais cette pensée, je m’interrogeais sur l’origine de l’éclat lumineux que j’avais perçu. La seule lumière de Revival était suspendue des centaines de mètres au dessus de ma tête. Et pourtant ce n’était pas une hallucination, je voyais encore devant mes pupilles une forme jaunâtre indéfinie qui disparaissait lentement. Non, j’avais été aveuglée par quelque chose, une source lumineuse intense. Il fallait que j’aille vérifier.
Je regrettai mon geste dès que je posai le pied dehors. Autant mes déplacements dans la maison étaient aisés parce que je la connaissais par cœur, autant marcher dehors en pleine obscurité était carrément impossible. Je touchai du bout de la main gauche le mur de la maison tandis que mon bras droit était tendu devant moi pour m’éviter un éventuel choc. À cet instant, je louais le sol de Revival d’être plat et sans aspérités. Je sentis finalement le contour de la fenêtre et m’arrêtai. Je touchai la vitre de haut en bas, à la recherche d’un quelconque indice.
Rien. Evidemment, c’était stupide. Qu’avais-je cru ? Rien ne pouvait s’être accidentellement envolé puisqu’il n’y avait pas de vent. Rien de pouvait être tombé puisqu’il n’y avait rien en hauteur. Personne ne pouvait s’être repéré dans une telle pénombre. Je soupirai et souris de ma propre bêtise et m’apprêtai à faire demi tour quand je sentis quelque chose de frais et doux sous mon pied. Je bondis de surprise et chutai en arrière. J’heurtai lourdement le sol et retint un cri. Une douleur intense apparut en bas de mon dos et je gémis doucement. Quelle idiote.
Le noir autour de moi devenait oppressant et je mourais d’envie de faire demi-tour. Mais il y avait quelque chose, là par terre, qui avait atterri sur ma fenêtre. Je tâtonnai par terre en tremblant, ne sachant pas ce que j’allais découvrir. Puis tout à coup, j’effleurai quelque chose. Un petit bâton, mou et très fin, semblable à un petit tube, au bout duquel se trouvait un tas de petites feuilles très fines et douces. Un papier semblait être accroché au tube.
Je pris ce dernier entre mes doigts et soudain, je compris. Je tenais entre mes mains une fleur. J’aurais pu reconnaitre cette forme entre mille, tant je l’avais créée à l’usine. Mais la texture de cette plante n’avait rien de semblable avec celle que j’avais assemblé pendant des jours entiers. Ce n’était pas du tout quelque chose en papier que je tenais dans ma main. Une immense fébrilité s’empara de moi. Je n’osais affirmer mon hypothèse à voix haute. Je n’osais vérifier cette même hypothèse. Le geste que je m’apprêtais à commettre m’effrayait. Mais je devais savoir. Mes mains moites achevèrent en premier ce que mon cerveau refusait de faire, et je portai à mon nez la petite fleur.
J’avais bien fait de ne pas me relever. Ce que je sentis explosa dans ma tête comme mille senteurs condensées en un minuscule endroit. Le vertige me gagna immédiatement, et je restai assise, les yeux fermés, la tête entre les genoux pour ne pas tomber à la renverse. Impossible. Ce ne pouvait être réel. Tant de fragrances réunies en une chose si fragile, c’était juste inimaginable. Et pourtant je la tenais entre mes doigts, cette petite fleur. Je n’avais jamais rien senti de tel. C’était mieux que tout ce que j’avais pu vivre jusqu’ici. Mieux que tout. Je ne trouvais rien de comparable. Le choc passé, je respirais, encore et encore, jusqu’à en avoir le tournis, ce merveilleux parfum. J’inspirais d’énormes bouffées de parfum, comme si ma vie en dépendait. Désormais je comprenais pourquoi les habitants aimaient tant les fleurs, c’était limpide. Ils voulaient croire que chacune renfermait une senteur aussi forte que celle que je ne me lassais pas d’absorber . J’étais ivre de ce parfum.
Comment avais-je pu vivre toutes ces années sans connaitre une telle chose ? C’était cela le monde de dehors ? Une vie remplie de telles choses était elle possible ? J’imaginais les champs de fleurs que ma mère m’avait tant de fois décrits étant petite, et le vertige me gagna immédiatement. C’était magique.
En vingt ans, c’était de loin la meilleure chose qui me soit arrivée et qui que ce fut, je bénissais intérieurement l’auteur de ce cadeau. En formulant cette pensée, je repris mes esprits et éloignai de mon visage mon miracle personnel. Qui m’avait envoyé ce cadeau ? Comment s’était-il dirigé dans cette pénombre ? Pourquoi moi ? Et surtout, où avait-il trouvé cette fleur ? Je repensais alors au petit papier que j’avais senti autour de la tige. J’avais tant de question, et tout était la, à portée de main. Seulement, il n’y avait rien à voir sur ce papier, du moins, pas maintenant.
Dans cette pénombre, inutile d’espérer lire quoi que ce soit. Je me relevai et titubai dans le noir jusque chez moi. Une fois rentrée, je m’assis sur mon lit, ma fleur à la main, et attendis.
Tout le reste de la nuit, assise dans l’obscurité, je m’usais les yeux à tenter d’apercevoir les couleurs de ce que je tenais entre mes mains. J’essayais d’imaginer une couleur correspondant au parfum que j’avais senti. Mais rien ne vint. C’était inqualifiable. Aucune couleur ne pouvait décrire l’arome si puissant et si parfait que dégageait cette plante.
Finalement, au bout d’une interminable attente, j’aperçus la lumière du projecteur éclairer faiblement Revival. J’attendis encore que la lumière devienne plus forte et jetais, enfin, un coup d’œil à ce qui avait occupé ma nuit.
Une fleur, pourpre, si belle, si parfaite, si… vraie. Je souris devant tant de beauté. Cela n’avait rien avoir avec tout ce que j’avais pu fabriquer à l’usine. Mes œuvres me paraissaient bien en deçà de la réalité. Je restais contempler ce que j’avais reconnu être une rose (ma mère possédait un vieil album de photographies, prises avant son installation à Revival, qui représentaient toutes les choses qu’elle ne voulait pas oublier de sa vie passée) pendant de longues minutes, avant de m’arracher à ma contemplation pour lire le petit papier, attaché à la tige par une ficelle. Mon cœur se mis à tambouriner dans ma poitrine quand je compris ce qui était tracé à l’encre noire : « Trouve nous avant qu’ils ne te trouvent ».
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