Avant la nuit

Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /Fév /2010 21:57

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Pendant de longues minutes, Céleste resta accroupie au pied du mur, le regard fixé dans le vide. Son épaule droite était douloureuse, et elle allait sans doute avoir de gros bleus dans quelques jours. Mais la douleur était loin d'être insupportable. Elle réfléchissait à ce que son frère venait de lui dire. Il n'avait pas répondu à sa question mais lui avait fourni un nouvel élément de réflexion. « Pas ma sœur ». C'était assez clair.

Alors, qui était elle ? Qu'avait-elle fait pour qu'il l'exclue du cercle familial ? Comment devait-elle comprendre ces paroles ?

Elle sut que bientôt, elle devrait le revoir et lui parler. Il voulait s'énerver, cela se voyait, mais il n'avait pas osé. Elle le pousserait à bout s'il le fallait, mais elle saurait ce qu'il lui cachait. La jeune fille finit par se relever. Elle allait s'enfermer dans sa chambre pour tirer de nouvelles déductions de la soirée mais elle se ravisa au dernier moment. Elle traversa rapidement le couloir et retrouva ses parents dans la cuisine en train de faire la vaisselle, visiblement inconscients de ce qui venait de se passer.

 

- De quelle main est-ce que j'écris ?

 

Céleste n'avait pas trouvé de moyen détourné pour obtenir cette information. Et après tout, elle n'avait rien à cacher. Son attitude étrange avait déjà dû alerter ses parents. Malgré ses efforts, elle n'arrivait pas à être la Céleste de ses souvenirs. Il lui manquait quelque chose qu'on ne pouvait pas inventer. Ce qui arriva ne la choqua pas, elle s'y attendait. L'assiette que sa mère était en train d'essuyer se brisa par terre en mille morceaux de porcelaine.

Son père, lui, n'avait pas manifesté de surprise. Il était resté les mains plongées dans l'évier et continuait de laver les couverts. Peut-être que lui aussi s'était habitué aux questions saugrenues de sa fille.

 

Dans sa tête il savait que les choses allaient de travers depuis qu'elle était sortie de cette clinique. Cela ne faisait pas si longtemps qu'elle était rentrée dans leur maison, mais elle n'était pas normale. Elle n'avait pas le même caractère, pas la même attitude. Elle semblait totalement désintéressée. On pouvait lui demander ce qu'on voulait elle ne rechignait jamais. Elle n'avait pas d'envies, pas de besoins. En signant le contrat, il n'avait pas pensé que les choses iraient si mal. Mais après tout, lui et sa femme étaient si désespérés qu'ils n'avaient pas réfléchi. Il soupira et répondit à sa fille :

 

- Tu es droitière.

 

Il ne leva pas les yeux vers elle et l'entendit seulement repartir vers sa chambre. C'est là qu'elle passait le plus clair de son temps. Il ignorait ce qu'elle y faisait. Que pouvait-elle bien faire enfermée là dedans toute la journée ? Plusieurs fois il s'était réveillé la nuit et l'avait entendue se promener dans la maison. Ne dormait-elle jamais ? Pendant ces moments, dans la nuit, il se faisait la réflexion qu'elle commençait à lui faire un peu peur. Pourquoi est-ce que tout ne redevenait pas comme avant ? Ils avaient placé tellement d'espoir dans ce programme, lui et sa femme. Louis n'avait pas compris, il avait rejeté l'idée, comme si c'était un crime. Mais comment pouvait-il accepter les choses si facilement ?

Il entendit quelques sanglots et tourna la tête. Sa femme était là, par terre, en train de ramasser les morceaux de porcelaine éclatés. Elle luttait pour ne pas fondre en larmes et il se rendit à ses cotés. Il passa un bras autour de ses épaules et lui murmura que tout irait bien. Il répéta la phrase encore et encore, sans savoir qui des deux il essayait de convaincre.

 

Céleste referma la porte derrière elle. Elle était allée dans la salle de bain, juste à coté de sa chambre. Elle verrouilla la porte et se planta de nouveau devant le grand miroir. Elle s'abima les yeux à chercher le moindre indice qui pourrait lui apprendre quelque chose. Mais elle avait déjà regardé partout.

En formulant cette pensée, elle se rappela soudain qu'elle avait laissé un endroit de côté. Elle se demanda même pourquoi elle n'y avait pas repensé plus tôt. Elle avait oublié un endroit. Elle avait pourtant regardé partout, même dans les zones les plus intimes de son corps, mais elle avait oublié un endroit. Elle chercha dans la salle de bain un petit miroir de poche et se retourna. D'un main, elle plaça la petite glace devant elle et de l'autre, elle prit ses cheveux. Elle les souleva et essaya de regarder son cou. D'abord elle ne vit rien et eut juste mal à l'épaule. Mais en bougeant un peu ses cheveux, elle commença à voir quelque chose.

 

Il y avait de minuscules signes sur sa nuque. Elle n'arrivait pas bien à déchiffrer ce qu'elle voyait mais il y avait quelque chose, elle en était certaine. Seulement, elle ne pouvait pas voir correctement avec toutes les mèches qui venaient sans cesse cacher son cou.

Elle se sentait tellement étrangère à elle-même qu'elle n'eut aucun remord à prendre une paire de ciseaux et couper ses cheveux n'importe comment. Elle enleva les mèches unes à unes, sans prendre le temps de vérifier que le tout avait tout de même un peu d'allure. Quand elle sentit que sa nuque était à l'air, elle reprit le petit miroir et regarda à nouveau son cou. Elle s'approcha au maximum du miroir pour avoir une vision plus nette et mit un certain temps à déchiffrer les minuscules signes qui s'étalaient à peine sur un centimètre de sa peau. Elle finit pourtant par réussir à lire une série de chiffres.

 

« 920710 »

 

Cela ne l'avançait pas beaucoup.

Une nouvelle question.

 

Elle essaya ensuite de frotter les numéros avec un gant couvert de démaquillant. Elle essaya avec du gel douche, du savon et un même un peu de dissolvant pour vernis à ongles. Mais les chiffres restèrent gravés sur sa nuque.

Que fallait-il y comprendre ?

 

Il y avait bien sur l'hypothèse la plus évidente. Elle s'était fait tatouer cette série de chiffres à un moment ou un autre pour une raison encore inconnue. Seulement, quand elle l'avait vu, ce tatouage ne lui avait rien évoqué. Aucun souvenir ne s'était imposé devant ses yeux, comme toutes les autres fois. Alors, et c'était la seconde hypothèse, elle avait eu ce tatouage pendant qu'elle était inconsciente après l'accident.

 

Il y avait décidément beaucoup trop de mystère autour de cet incident. Céleste n'avait pas de sentiments mais elle n'était pas stupide. Elle n'avait rien d'autre à faire, et quelque chose lui disait que sa vie devait être meilleure avant l'accident. Il suffisait de voir le nombre incalculable de sourires qu'elle faisait sur les photographies. Depuis qu'elle était sortie de l'hôpital, elle n'avait pas sourit une fois. Le seul avantage de son évident hermétisme aux émotions était qu'elle n'avait pas peur. Elle n'était pas non plus triste.

 

Elle se fichait de son état.

Elle savait juste qu'elle devait avoir les réponses à ses questions.

 

Par Agevalram - Publié dans : Avant la nuit
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