Je suis dans une petite clairière, encerclée par de grands arbres que je n’arrive pas à nommer. Il règne ici un silence de plomb, perturbé de temps à autres par le chant d’un oiseau, perché sur une branche. Je marche lentement vers le centre de ce petit coin isolé du reste du monde, et sens sous mes pieds l’humidité de l’herbe fraiche couverte de la rosée matinale. En me concentrant, je peux distinguer dans l’air un parfum de feuille morte et de champignon. Ce doit être l’automne. Soudain, je sens quelque chose de chaud attraper ma main. Sans sursauter, je baisse les yeux et aperçoit une autre main qui tient la mienne. Je vois alors ce garçon, qui me regarde en souriant. « Je suis content que tu ai vu » me dit-il.
Sans vraiment comprendre le sens de ses mots, je lui rend son sourire et reporte mon attention sur ce qui m’entoure. De fines perles d’eau commencent à apparaitre sur ma peau. « Il pleut » dit simplement mon nouvel ami. Je lève alors les yeux vers le ciel chargé de nuages, et laisse les gouttes d’eau me tremper peu à peu. Je peux les sentir dégouliner le long de ma colonne vertébrale, m’arrachant quelques frissons. Le petit oiseau caché dans le feuillage s’est tu. Peut être profite t-il lui aussi de cette averse salvatrice, qui fait revivre toute la nature environnante. Quand il se décide à chanter à nouveau, de son bec ne sort que de stridents « BIP, BIP, BIP ».
J’ouvris les yeux. Encore un rêve beaucoup trop réel. Pourtant, il avait été différent, je n’y étais pas seule. Mon esprit n’était pas décidé à laisser le souvenir du supplicié de la veille s’estomper peu à peu. Parfaitement éveillée, je me levai et commençai le sempiternel protocole de la douche.
Habillée, coiffée, lavée, je prenais rapidement un morceau de pain frais dans la cuisine, parlais quelques secondes du temps qu’il faisait avec ma mère (beau, pour changer) et sortais pour aller travailler.
Nous étions une trentaine à travailler dans l’usine de fleurs, et le rendement était bon. Comme chaque jour je m’installais derrière ce qui me faisait office de bureau et commençait à assembler les petites fleurs en papier. Mes collègues me jetaient parfois de petits regards en biais et se murmuraient des choses à l’oreille. Je n’y faisais pas attention. Mon exploit de la veille avait du faire le tour de la cité en quelques heures. Les ragots se propageaient toujours à une allure folle. Tout le monde était au courant de tout. Personne n’échappait à ses fautes et je suppose qu’aujourd’hui, c’était mon tour. Dans un environnement clos comme le notre, la moindre action qui sortait de l’ordinaire était analysée et disséquée comme s’il s’agissait d’un bouleversement majeur. J’avais toujours trouvé ces racontars amusants, tant ils finissaient par déformer la réalité, mais maintenant que j’en étais le centre, je me sentais un peu oppressée.
Je laissais mon esprit divaguer pendant que mes mains répétaient le même mouvement sans que j’y pense. Les fleurs défilaient entre mes doigts et je répétais mes gens sans réfléchir plus que nécessaire. Le rêve que j’avais fait cette nuit m’avait éclairée. Les mots qu’avait prononcé le jeune garçon la veille avaient pris un nouveau sens. Dans cette clairière, il m’avait dit que j’avais vu.
Oui, ce n’était qu’un rêve. Mais pas n’importe quel rêve, un de ces songes où l’on à l’impression d’être dans le monde réel. Je n’étais pas juste une spectatrice, qui regarde défiler devant elle comme sur un écran de cinéma sa petite histoire onirique. Non, j’avais été actrice, j’étais dans l’histoire. Et je savais que ce n’étais pas une simple coïncidence si ce garçon y était également. Il m’avait montré le monde tel qu’il devrait être. Il m’avait montré la réalité. Et si hier il m’avait demandé d’ouvrir les yeux, c’est que le monde dans lequel je vivais, aujourd’hui, n’était pas la vérité. Il y avait autre chose, quelque chose de plus grand. Et cet enfant avait payé de sa vie cette vérité. Il ne voulait pas mourir, j’en étais certaine.
J’avais raison, et cela m’effrayait. J’avais peur, parce que s’il n’avait effectivement pas voulu mourir, alors ce n’était plus un suicide. C’était un meurtre. Et personne d’autre que les autorités n’avait pu le conduire sur cette scène.
J’essayais tant bien que mal de chercher une autre hypothèse, prête à n’importe quoi pour balayer celle que je venais de trouver. Mais rien ne venait. Sentant l’angoisse nouer mon estomac, je me forçai à relativiser. Après tout, réaliste ou non, un reste restait un rêve, on ne pouvait se baser sur ce genre de chose pour bâtir notre réalité. Sinon, où tracer la frontière entre le vrai et le faux ? Alors que je murmurais ces phrases à voix basse, le visage inerte du petit garçon explosa dans mon esprit.
L’oppression me submergea et je me forçai à respirer profondément pour me calmer. Comment pouvais-je vivre en sachant cela ? Comment étais-je supposée réagir ? Les derniers mots de cet enfant m’étaient destinés, il avait jeté son dévolu sur moi pour que son secret ne meure pas avec lui. Pouvais-je l’abandonner comme si de rien n’était et reprendre ma vie « normale » ?
C’était clair. Non, je ne pouvais pas. Rien qu’à voir la façon dont il m’avait obsédée depuis la veille, je ne pouvais vraiment pas l’oublier. Et il fallait que j’en sache plus sur ce qu’il voulait que je comprenne.
J’avais compris, j’avais trouvé. Il fallait désormais que j’agisse. Je regardais la fleur jaune que je venais d’assembler, et la portai à mon nez. Je respirai de toutes mes forces, en essayant de distinguer une autre odeur que celle, dominante, du papier. Mais non, il n’y avait rien de plus. Les larmes me montèrent aux yeux, sans que je sache pourquoi. J’étais triste. Je me levai sans plus attendre, et me ressaisissais. Je ne pouvais pas continuer de travailler ici, avec ce que j’avais découvert. C’était impossible.
On ne peut pas continuer à vivre dans le mensonge une fois que l’on connait la vérité.
J’allais voir la direction, et rendis mon uniforme, sans plus d’explications. Je n’avais que faire de ce qu’on allait raconter sur moi, après tout, les ragots avaient déjà dû gonfler depuis mon exploit de la veille. Ils pouvaient bien raconter n’importe quoi, c’était le cadet de mes soucis. Et puis, pour mon employeur, ce n’était pas une grosse perte. Je n’étais pas une mauvaise employée, loin de là, mais n’importe qui pouvait effectuer mon travail et les volontaires se bousculaient aux centres d’embauche.
A chaque fleur assemblée, ils auraient un peu d’eau en plus, c’était tout ce qui comptait.
Je sortis en courant de l’usine, sous les regards effarés de mes anciens collègues. Nul doute qu’à la fin de la journée, Revival serait au courant de toute l’histoire.
Je passai mon après midi aux abords de la base, à me demander ce qu’il fallait que je fasse. Des questions sans queue ni tête se bousculaient dans mon esprit, sans que je trouve aucune réponse. J’étais trop seule et trop dépassée pour comprendre quoi que ce soit. Adossée au mur d’enceinte j’analysais en boucle les moindre moments a priori anodins de mon existence, à la recherche d’un quelconque élément qui pouvait me paraitre suspect. Mais il n’y avait rien à dire. Je n’avais même pas réellement de souvenirs. Quand je plongeais dans ma mémoire, je me revoyais à différents âges, évoluer comme n’importe quelle autre. Mais je n’avais pas de souvenir qui me faisait rire ou pleurer. Rien d’extraordinaire. Rien du tout.
Qu’y avait-il a faire dans ce monde qui sorte un peu de l’ordinaire ?
Quelles choses y avait-il à découvrir ?
Les seuls moments vraiment heureux dont je me rappelais étaient mes jeux enfantins. Lorsque je faisais semblant de vivre dans le monde d’avant, que ma mère avait connu, je m’amusais vraiment. Ce n’était pas réel, non, mieux que ça.
En rentrant chez moi, le cœur lourd, je passais devant le bureau de recrutement pour suicides volontaires, et m’arrêtais brusquement devant. Comment n’y avais-je pas songé plus tôt ?
Je rentrai dans le petit local et m’approchai du responsable, qui ne leva pas les yeux vers moi quand je me mis à lui parler :
- Je voudrais avoir quelques renseignements, fis-je sans préambule.
- Les notices explicatives pour volontaires sont à l’entrée, sur le petit portant, répondit-il sans me regarder.
Je fronçai les sourcils d’incompréhension devant le désintérêt total qu’il me portait. C’est ainsi qu’il accueillait les gens qui voulaient mourir ?
- Je voudrais voir la liste des volontaires d’hier.
Cette fois ci, il leva la tête et m’inspecta de la tête aux pieds.
- Pourquoi faire ? Fit-il sceptique.
- J’ai vraiment été touchée par leur geste et j’aimerais mémoriser leur nom pour ne pas les oublier. Vous comprenez, ils étaient nos sauveurs.
- On ne s’est pas déjà vu ? Insista-t-il.
Evidemment qu’il m’avait vue. Tout le monde m’avait vue. Je m’étonnais même qu’il n’ait pas fait directement le rapprochement en me voyant.
- La base n’est pas si grande, nous avons du nous croiser plusieurs fois.
J’espérais de tout cœur qu’il gobe mes mensonges, et après un petit instant ou il sembla chercher dans mon regard un signe qui me trahirait, il se détendit.
- Bien mademoiselle, je vais vous chercher le registre.
Je soupirai de soulagement. J’attendis quelques minutes et l’employé finit par revenir, un papier à la main :
- Tenez, le voici. Mais vous ne pouvez le consulter qu’ici.
- Oui bien sur je comprend, répondis-je en souriant. Je n’en ai pas pour longtemps.
Je m’éloignai du bureau et tournai le dos au responsable qui m’épiait discrètement. Je regardai la liste et comptai rapidement. Il n’y avait que dix-neuf signatures sur ce papier. Dix-neuf noms. Et ils étaient vingt sur l’estrade la veille.
J’avais raison, ça n’avait été qu’un pur et simple meurtre. Soudain, un doute affreux monta en moi. Et s’il n’était pas le premier ?
Je rendis la feuille blanche au responsable et commençai à sortir.
- Vous avez fait vite, me rappela-t-il, suspicieux.
Je me mordis la lèvre, me retournai et lui déclarai avec un affreux sourire forcé :
- J’ai bonne mémoire.
Alors que je sortais lentement, j’entendis le responsable s’exclamer « ça y est, je sais où je vous ai vue » mais je ne me retournai pas et une fois dehors, couru à perdre halène jusque chez moi. Je ne savais même pas pourquoi je courais. Je me sentais comme une fugitive alors que je n’avais rien fait d’illégal. Pourtant, le sentiment de culpabilité était chaque seconde plus fort. J’avais l’impression qu’un papier collé sur mon front était couvert d’une encre noire proclamant en lettres énormes « elle sait ! ».
Quand je vis enfin ma maison, je me ruai à l’intérieur et fonçai à l’étage sans prendre le temps de parler à ma mère.
Je m’enfermai alors dans la salle de bain, me plantai devant le miroir, et demandai à mon reflet : « Et maintenant ? »
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