Je restai prostrée devant la scène. Mon cerveau semblait déconnecté de la réalité et je n'arrivais pas à avoir de pensées cohérentes. Je n'arrivais pas à penser du tout. Que venait-il de se passer sous mes yeux ? Ce garçon, encore vivant il y a quelques instants, venait de mourir devant moi, et ses derniers mots m'étaient destinés. Mais bien plus que ces mots, ce que je n'arrivais pas à comprendre, c'était l'attitude qu'il avait eu. Il m'avait semblé si... éveillé. Comme s’il n’avait pas vraiment su qu’il allait se retrouver sur cet estrade.
- Olive, on s'en va, fit ma mère en me portant un regard lourd de reproches.
Elle attrapa mon bras et me traina au pas de course loin de la place publique, en bousculant plusieurs personnes. Un jeune homme grogna quand ma mère le bouscula sans ménagement. Malgré mon assez bonne condition physique, je peinai à suivre ma mère qui semblait survoler le sol. Elle ne me parla pas du tout pendant le trajet et se contenta de me tirer en avant à chaque fois que je faisais mine de ralentir. Arrivées chez nous, elle me conduisit dans la cuisine où elle me lâcha et me regarda en silence.
- Quoi ? lui demandais-je en m'arrachant avec peine de ma léthargie.
- Comment ça quoi ?! explosa-t-elle. Mais enfin qu'est-ce qui t'as pris ?
- Maman, calme toi, qu'est-ce qu'il y a, ce n'est pas grave !
Je commençais sérieusement à m'inquiéter, ma mère n'était vraiment pas de nature colérique et les crises comme celle qu'elle vivait actuellement avaient toujours une raison d'être.
- Tu n'as pas vu, n'est-ce pas ? reprit-elle, toujours tendue.
- Vu quoi ?
- Les gardes ! Les autorités !
- Quoi ?
- Mais arrête de répéter "quoi quoi quoi" ! Tu n'as donc pas vu le regard qu'ils t'ont lancé quand tu t'es approchée de ce garçon ? Ils ne t'ont pas quittée des yeux, du début à la fin de la cérémonie.
- Je ne comprend pas. Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? murmurais-je incrédule.
Ma mère ferma les yeux et sembla chercher en elle le calme nécessaire. Je la laissais faire et attendit silencieusement. Au bout de quelques instants, elle rouvrit ses paupières et me regarda gentiment :
- Excuse moi, déclara t-elle beaucoup plus calmement que quelques minutes plus tôt. C'est juste que, tu sais, je ne veux pas qu'ils te remarquent. En général, ceux qui ont affaire aux autorités sont mêlés à des trafics pas très nets. Personne ne s'approche jamais des condamnés. Tu dois les voir à bonne distance, et tous. Tu ne dois pas t'attarder avec l'un d'eux, et encore moins te coller à lui comme tu l'as fait. C'est très mal vu. Je ne veux pas que tu t'attire de problèmes.
- Je ne pensais pas mal faire. Tu l'as vu comme moi cet enfant non ? Tu as vu comme il était jeune. Il avait l'air en bonne santé. Pourquoi était-il sur cette estrade ?
- Chérie, fit-elle en me regardant droit dans les yeux, crois moi c'est regrettable, mais qui sait ce qu'avait vécu ce garçon ? Peut être était il orphelin ? Il existe mille et unes raisons qui peuvent pousser quelqu'un à vouloir mourir. Et il n'y à pas d'âge pour s'en rendre compte. Je suis aussi triste que toi, mais je ne veux pas savoir ce qui l'a poussé à commettre ce geste. Et je voudrais vraiment que tu oublies ceci tout comme je vais le faire.
Je réfléchissais à ce qu'avait dit ma mère. Après tout, c'est vrai, il avait peut être de bonnes raisons pour mourir. Mais ce n'était pas un garçon résigné qui s'était tenu devant moi. Il avait certes la même allure que les autres, calme et docile, mais il avait eu cet éclair de lucidité. Et c'est avec des yeux pleins de vie qu'il s'était adressé à moi.
Et ça, ma mère ne l'avait pas vu. Je levais les yeux vers elle, et constata qu'elle attendait une réponse de ma part. Je décidait alors de la rassurer, même au prix d'un petit mensonge :
- Tu as raison, fis-je, je ne sais pas ce qui m'a pris. Mais ça ne se reproduira pas. Excuse moi.
- Je ne veux pas te perdre tu le sais bien. Ton père m'a déjà quitté, je ne supporterais pas qu'il t'arrive quelque chose.
- Ne t'inquiète pas maman. Tout ira bien.
Je lui souris du mieux que je pus et sortis tranquillement de la cuisine. Je fonçai alors dans ma chambre et m'allongeai sur le lit pour réfléchir.
Au bout de quelques heures de réflexion et suppositions stériles, je décidais de laisser cette histoire dans un coin de mon esprit et de profiter de ma journée de repos. Je travaillais depuis quelques mois maintenant à la fabrique de fleurs de Revival. Je ne savais pourquoi, mais tout le monde semblait avoir un besoin vital de s'entourer de fleurs. Peut être que cela rappelait aux gens la nature qui les entourait avant. Pour ma part, je n'avais aucune idée de ce qu'était une "vraie" fleur. Je ne savais pas quel parfum, texture cela avait. Mais en écoutant les descriptions que l'on m'en faisait, je ressentais moi aussi le manque de ces petites beautés.
A l'usine, je passais mon temps à coller les pétales assemblés en forme de fleur aux tiges vertes en papier recyclé. C'était un travail long et fastidieux parce qu'il était assez prenant pour qu'il faille rester concentrer et assez répétitif pour qu'on puisse laisser une part de son esprit divaguer.
Pourtant, je faisais ce travail six jours par semaine, sans me plaindre, afin de payer l'eau que nous avions ma mère et moi. Ce n’était pas un travail que j’appréciais, mais je m’efforçais d’aller à l’usine avec entrain. À Revival, il n’était pas difficile de reconnaitre ceux qui avaient un travail de ceux qui n’en avaient pas. Il suffisait de regarder l’allure des passants. Certaines femmes exposaient fièrement leurs chevelures tandis que d’autre les dissimulaient sous de fines capuches. La propreté des gens dépendait de leur acharnement au travail. C’était triste à dire, mais cette même propreté régissait l’ordre social. Jamais je n’avais vu deux personnes d’apparences différentes discuter entre elles. Cet ordre social imaginaire me répugnait tout autant que l’eau qui le créait.
Je sortis hors de la maison et décidai d'aller me promener aux abords de la base. Je n'y étais pas allée depuis des semaines et je sentais de moins en moins l'oppression en moi. Il me fallait ce poids dans l'estomac pour ne pas oublier où je vivais. Je ne voulais pas croire à cet univers préconçu.
Je marchai assez longtemps et observai les collines peintes à "l'horizon". Au bout d'un moment, je tendis le bras devant moi, et marchai assez doucement pour ne pas me faire surprendre. Quelques instants plus tard, ma paume entra en contact avec le métal. Je traçai du bout des doigts les contours de la coupole
L'angoisse monta à nouveau en moi, progressivement. Je me sentis piégée, comme un animal en cage. Quand ma tension fut tout à fait palpable, je décidai que c'était assez et rebroussai chemin. Cette promenade avait occupé toute mon après midi et je rentrai à l'heure du diner.
Ma mère avait préparé quelques tartines de pain et j'en mangeais deux avant d'aller me coucher. Je n'étais pas fatiguée, mais j'avais envie de calme, je n'arrivais pas à m'ôter le visage du petit garçon de la tête. Et ces trois mots, "ouvre les yeux", virevoltaient comme de mauvais diables dans mon esprit.
Je sus alors que tant que je n'aurais pas compris le sens de ces paroles, je ne pourrais pas être tranquille à nouveau. Il fallait que je comprenne. Il fallait que je sache qui il était, et pourquoi il s'était retrouvé là ce matin.
La lumière du projecteur décline peu à peu, et l’obscurité grandit dans ma petite chambre. Je me mis rapidement en pyjama, et me glissai sous les draps. Quand l’obscurité fut complète, je m’amusai à imaginer un autre décor devant mes yeux. Tour à tour, mon lit se retrouva planté au milieu d’une jungle luxuriante, d’une plage de sable fin et d’une immense clairière. J’écoutais le silence à m’en crever les tympans, à la recherche du moindre bourdonnement d’insecte, d’un infime clapotement d’eau.
Mais l’obscurité n’avait rien d’autre à m’offrir que le néant.
Fatiguée, je finis par m’endormir, sachant pertinemment que mes rêves ne me laisseraient pas en paix ce soir non plus.
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires