Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 13:14

Depuis ce jour funeste, les sacrifices volontaires eurent lieu une fois par an, toujours le 15. Nous n'étions donc jamais plus de 5000 à vivre sur Revival, un recensement ayant lieu tous les trimestres. J'avais du mal à le dire mais force est de constater que pour la majeure partie des citoyens de cette base, ces cérémonies étaient rentrées dans la norme, et elle ne choquaient plus vraiment. Personnellement, je n'avais jamais réussi à m'y faire. C'est donc avec énormément de réticence que je sortais de la maison. Ces cérémonies auxquelles nous étions forcés d'assister (sorte d'hommage pour les volontaires) me rendaient malade. Je n’y voyais que des meurtres. La population se réjouissait toujours pour rendre à la cérémonie un air de festivité mais cela ne faisait que rendre l’atmosphère un peu plus morbide. Je ne pouvais m’empêcher de penser à une sorte de tradition de fanatiques quand je voyais les yeux brillants de la populations et leurs exaltations.

Le visage des condamnés, lui, me glaçait à chaque fois, quelque chose m’y gênait. Ils étaient comme absents. Ce n'était pas des personnes résignées qui se tenaient sur le grand estrade de la place publique. On pouvait croire qu'ils ignoraient totalement le but de leur présence ici. Regards vides, démarche lente et trainante, face au peuple se tenaient de vrais morts-vivants.

Stop. Il fallait que je cesse de raviver ces souvenirs. Je secouais négligemment la tête en tentant de contenir le lent frisson qui parcouru l’échine. Je me concentrais alors sur les petits pas rapides de ma mère à mes cotés. Les rues étaient déjà vides, signe de notre retard. La devanture du fleuriste annonçait que les roses en papier étaient en libre-service. C'était ainsi à chaque sacrifice. Je trouvais cette coutume vraiment ridicule, et de toutes façons, à en juger par leur démarche fantomatique, je doutais énormément que les condamnés remarquent les fleurs qu'on leur jetait.

Nous nous mîmes à marcher de plus en plus rapidement et c'est presque haletantes que nous arrivâmes sur la place principale de Revival. Tout le monde était déjà là. Une foule silencieuse faisait face comme un seul homme à un gigantesque estrade dressé pour "l'occasion".

Ce dernier était orné de guirlandes de papier recyclé aux couleurs joyeuses et de fleurs, en papier également, disposées un peu partout. Une vingtaine de chaises étaient alignées sur cette scène bigarrée. Elles évoquaient d'ailleurs plus de magnifiques fauteuils que de simples chaises. Le dossier était en velours rouge rembourré tandis que les articulations étaient en bois sombre et verni. Il n'était pas difficile d'imaginer le confort que devait procurer ces fauteuils. Mais après tout, on devait bien cela à ceux qui y prendraient place. La foule amassée devant l'estrade attendait docilement le début de la cérémonie. C'était un spectacle assez troublant car personne n'avait réellement envie de se retrouver coincé au pied de l'estrade, sans personne derrière qui se dissimuler, sans refuge, nez à nez avec les suppliciés. Ainsi, la masse des habitants était en constant mouvement, ceux qui se trouvaient involontairement au premier rang se frayant un passage pour aller plus au fond. Les vagues d'habitants se déplaçaient tour à tour pour reculer derrière les autres, si bien qu'un espace de plusieurs mètres était entièrement vide entre l'estrade et les premiers "spectateurs". Ce petit no man's land était une sorte de mur invisible et protecteur, dernier rempart avant l'horrible vérité : Oui, des gens mouraient volontairement dans une base de "survie". C'était cela, la douce ironie à Revival.

Ma mère et moi étions au milieu de la foule quand celle ci fit un brusque mouvement qui nous propulsa au tout premier rang. Comme tous les autres avant nous, nous allions rebrousser chemin quand des bruits de pas se firent entendre au fond de l'estrade. Plus personne ne bougea, et ma mère et moi étions coincées, en face de l'atroce vérité. Je sentis le malaise grandir en moi au fur et à mesure que les condamnés s'avançaient, ou plutôt se trainaient sur l'estrade. Encore une fois, tous avaient un regard vide. Au fil du temps, j'avais remarqué que les volontaires n'étaient plus uniquement des personnes âgées, mais qu'on trouvait également de jeunes personnes, qui avaient encore toute une vie devant elles. Je m'interrogeais souvent sur leurs motivations. Comment renoncer à la vie à ce stade de l'existence ?

Mon effarement grandit un peu plus quand les condamnés se postèrent en ligne sur leurs chaises. L'un d'eux attira mon regard, et je ne pus m'en détacher. C'était un garçon, qui devait avoir tout au plus une quinzaine d'années. Il était impossible qu'il se soit désigné. Il ne semblait pas différent des autres jeunes enfants, il avait un visage à cheval entre la fin de l'enfance et le début de l'âge adulte. On apercevait un mélange de douceur enfantine et de maturité soudaine sur ses traits. Non, il ne pouvait pas s'être désigné.

Sans m'en rendre compte, je m'étais approchée de l'estrade, et me trouvait seule sur la bande de terrain vide avant la scène. J'entendis ma mère murmurer "Olive, qu'est-ce que tu fais, reviens ici tout de suite !" mais c'était un son qui me paraissait lointain. Je n'avais d'yeux que pour cet enfant. Lui avait les yeux tournés dans ma direction, mais il ne semblait pas me voir. C'était comme s'il fixait un point invisible au delà de mon visage. Encore ce regard vide. J’avais une envie inexplicable de toucher son visage, de le secouer un peu pour qu’il réagisse. Ce qui m’interpella encore un peu plus fut ce que je vis juste au dessus de son œil gauche. Une fine cicatrice, de quelques centimètres à peine, serpentait sur son front. Je regardai cette trace avec un mélange d’admiration et de peine. Cet enfant, plus jeune que moi, s’était blessé. Plus jeune que moi. Sans m’en rendre compte, j’avais levé ma main vers son visage et mes doigts entrèrent en contact avec sa peau. Il n’eut aucune réaction face à mon toucher. Je passai un doigt sur son front, suivant le tracé de sa blessure, complètement inconsciente de la foule étrangement silencieuse massée derrière moi. Le garçon, lui, ne bougeait toujours pas. Je voulais qu’il me parle, qu’il m’explique sa présence au milieu de tous ces gens. J’essayais de me rappeler de lui, des endroits où j’aurais pu le croiser dans la base mais rien ne me vint. Il semblait complètement ailleurs, inconscient de ma présence, alors que je n’avais d’yeux que lui. Les autres volontaires avaient le même visage passif et inconscient.

Puis, chacun leur tour, les condamnés prirent le gobelet posé à leurs pieds et le portèrent à leur bouche. Quand vint le tour du garçon, il but d'une traite le liquide empoisonné, machinalement, avant de grimacer. J’otais doucement ma main de son visage. Son regard se fit soudain beaucoup plus vivant, comme si le liquide qu’il venait d’absorber l’avait soudainement réveillé, et il semblait véritablement lutter pour rester conscient. Il sembla retrouver ses esprits une dizaine de seconde, et durant cet infime lapse de temps, il plongea ses yeux sombres dans les miens et me vit. Je savais qu’à cet instant, il savait exactement où il se trouvait, et ce qu’il devait faire. Son regard, déterminé, trahissait pourtant une grande peur. Peur ? Pourquoi aurait-il eu peur ? Il était là de son plein gré après tout. Alors, il murmura quelques mots, si bas que j'eus du mal à les entendre :

- Ouvre les yeux.

Et ce fut fini. Son regard se perdit à nouveau, mais cette fois ci aucune étincelle de vie ne revint l’allumer. Doucement, sa tête s’affaissa.

Par Agevalram - Publié dans : Revival - Communauté : L'écritoire en folie
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