Avant la nuit

Vendredi 6 août 2010 5 06 /08 /Août /2010 19:25

20

Cela faisait plus de trois heures qu'il roulait à l'aveuglette. Il connaissait cette route presque par cœur, mais ne pouvait empêcher un léger frisson d'angoisse lui parcourir la colonne vertébrale de temps à autres. La lumière émise par la lune était forte, mais insuffisante pour éclairer correctement l'asphalte. Louis n'avait jamais eu d'accident de voiture, et ne tenait pas à faire de ce trajet une première.

Son anxiété n'était pas atténuée par Céleste. La jeune fille n'avait plus bougé d'un cil depuis deux heures, et s'il n'avait vu sa poitrine se soulever très légèrement à peine deux fois par minutes, Louis aurait pensé qu'elle était morte. Son sommeil n'était pas normal. D'ailleurs, ses yeux n'étaient même pas fermés. Ses paupières tombaient légèrement devant ses pupilles, mais insuffisamment pour les recouvrir complètement. Et elle ne bougeait pas, ne serait-ce que d'un millimètre. Pourtant, le siège usé de la voiture ne devait pas être très confortable. Au contraire, l'appui-tête devait avoir la douceur d'une pierre, et s'enfoncer dans le cou de Céleste avec vigueur. Mais elle ne bougeait pas. À un moment, Louis s'était arrêté sur ce qu'il imaginait être le bas-côté de la route. Il commençait très franchement à paniquer quand il regardait la fille.

Il s'était penché sur elle, et l'avait regardée sous toutes les coutures, essayant de trouver un quelconque signe de vie. Alors qu'il tendait la main pour palper le creux de son cou, sa poitrine s'était soulevée, doucement et progressivement, pour prendre une grande inspiration. Puis, tout aussi lentement, sa cage thoracique s'était affaissée. Louis était resté immobile devant elle, attendant qu'une seconde inspiration prenne le relai, mais rien ne s'était passé. Il avait passé sa main sur la joue de Céleste, s'attendant à rencontrer un morceau de marbre froid, mais sa peau était tiède. Certes, elle n'était pas chaude, comme n'importe quel autre personne l'aurait été, mais elle n'était pas gelée non plus.

 

Louis avait repris la route après cette courte pause, et réfléchissait désormais aux caractéristiques physiques de la fille assise à ses cotés. Il dut admettre qu'elle avait raison, elle était réellement en « veille ». Elle ne respirait presque pas, sa peau s'était rafraichie, comme si le sang circulait plus lentement en elle, et elle paraissait dans un coma profond, d'où il était impossible de la tirer. À la regarder ainsi, ressemblant de façon troublante à un cadavre, Louis comprit encore un peu mieux les problèmes de cette fille. Il était clair qu'elle n'était pas normale. Il n'allait pas l'abandonner. Il allait tenter de l'aider, du mieux qu'il pourrait. Il ne comprenait même pas comment ses parents avaient pû la laisser comme ça, livrée à elle-même. Il était impossible de ne pas remarquer la différence entre la fille et Céleste, ou même de cette fille avec n'importe qui d'autre.

 

Fort de cette conviction, Louis roula un peu moins anxieux, guettant tout de même les rares respirations de la fille. L'espace d'une seconde, il se vit tentant d'expliquer à un policier qui l'aurait arrêté qu'elle était bien vivante, il suffisait de la regarder bien attentivement. Puis cette pensée fut chassée quand il pensa que s'il se faisait arrêter, il aurait bien du mal à justifier sa présence ici, à une bonne centaine de kilomètres de l'endroit où il aurait dû aller. En regardant à travers l'obscurité, il chercha à reconnaître le paysage. Il empruntait souvent cette route pour se rendre sur la côte. Là-bas, il avait un cabanon, dans lequel il passait parfois plusieurs semaines. Il arrivait mieux à travailler ici, dans le milieu où allait évoluer les voiliers qu'il construisait. Combien de fois avait-il roulé à toute vitesse sur cette route goudronnée, tracée en grande ligne droite un peu en retrait du littoral ? Il adorait cette voie, et cette nuit, il la reconnaissait à peine. Il n'avait croisé que deux véhicules, qui l'avaient d'ailleurs copieusement klaxonné pour lui signaler son imprudence de rouler tous feux éteint dans une telle pénombre. Les lumières de ces voitures lui avaient permis un bref instant de se repérer, mais il n'avait pas eu suffisamment de temps pour bien repérer les lieux. Seul le bruit de l'océan, qu'il entendait maintenant qu'il avait éteint son autoradio, lui permettait d'être sûr d'approcher du but.

Il roula encore vingt minute avant d'apercevoir dans l'obscurité les premiers cabanons. Il ne s'agissait pas à proprement parlé d'une ville, ou même d'un village. C'était plutôt un rassemblement de cabanes et abris en bois, alignés le long de la route, et isolés du reste de la civilisation. Bien sûr, il suffisait de marcher quelques kilomètres pour arriver dans la prochaine station balnéaire, mais ces petites habitations de fortunes étaient réellement un endroit tranquille. Louis roula encore un peu et finit par se ranger sur le bas-côté. Il ne restait plus qu'à traverser la route pour arriver devant l'habitation de Louis. Il se tourna alors vers Céleste, qui n'avait toujours pas bougé.

Comment fallait-il s'y prendre pour la sortir de cet état quasi-végétatif ? Il tenta plusieurs fois de se racler la gorge, sans succès. Même s'il rechignait à l'appeler comme cela, il répéta plusieurs fois son prénom. Mais rien n'y fit.

Il ne voulait pas la toucher. Après tout, c'était toujours la peau de Céleste qui était là. Il reconnaissait l'étrange grain de beauté qui s'étalait sur sa main gauche, sur lequel il avait tant taquiné sa sœur. En le regardant, il avait toujours trouvé qu'il ressemblait à une petite araignée. Bien évidemment, Céleste avait toujours trouvé cette idée ridicule, même s'il savait qu'au fond d'elle, elle n'aimait pas vraiment la forme de ce grain de beauté. Ce souvenir lui arracha un pâle sourire.

Et puis sa peau n'était pas chaude, c'était une sensation désagréable. Pourtant, il fallait bien s'y résoudre, puisque apparemment, rien d'autre ne tirerait Céleste de sa léthargie. Il posa sa main sur son bras, et commença à la secouer doucement. Son corps bougea comme une poupée, indifférent au mouvement qu'on lui imprimait de force. Mais la fille ne se réveilla pas. Il la secoua un peu plus fort, et se résolu finalement à la bousculer avec force. Il avait l'impression de lui faire mal, et ne supportait pas cela, mais elle ne répondait pas à ses sollicitations. Alors qu'il allait abandonner, découragé et dégouté de lui-même, les paupières de la fille se levèrent brusquement et elle releva la tête vers Louis avec vigueur. Immédiatement, il s'immobilisa. Quelque part, il aurait presque préféré qu'elle ne se réveille pas. Aucune personne au monde ne pouvait vivre comme elle le faisait. Et pourtant, elle était là, en face de lui, reprenant visiblement quelques couleurs alors que sa respiration était devenue beaucoup plus rapide.

 

- Pourrais-tu lâcher mon bras ?

 

Louis reprit ses esprits et se rendit compte qu'il la tenait toujours fermement. Il lâcha immédiatement son bras, en bafouillant quelques excuses.

 

- Pardon, je ne savais pas comment te réveiller.

 

Céleste le regarda, et annonça calmement :

 

- Ne t'en fais pas. Moi non plus je ne sais pas.

 

 

Par Agevalram - Publié dans : Avant la nuit - Communauté : A livres ouverts
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