Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /Sep /2009 23:23

Le soleil se lève, nouvelle journée. Je sens la caresse du vent sur ma peau et les brins d'herbe s'insinuer entre mes doigts de pieds. Debout dans l'herbe verdoyante, je ferme les yeux et laisse les rayons du soleil réchauffer ma peau avec douceur. Je respire à plein poumons l'air chargé de fragrances toutes différentes, de celle des petites fleurs qui s'épanouissent au sol jusqu'à celui, plus fort, de l'océan qui s'étend jusqu'à l'horizon devant moi. Un pas de plus en avant, et l'herbe fera place au sable, encore frais et humide de la nuit qui s'achève à peine. C'est l'aube. Je peux entendre le bourdonnement des petits insectes qui s'agitent, et la merveilleuse mélodie des vaguelettes se brisant sur la plage. Parfois, le cri perçant d’une mouette vient troubler le calme environnant. Le vent dépose sur mon visage les embruns, et je goute du bout de la langue le sel qui s'accumule sur mes lèvres. L'instant est parfait. J'ouvre les yeux et contemple le paysage merveilleux qui s'offre à moi. Comme à chaque fois, mon cœur fait un petit bond dans ma poitrine devant tant de beauté.

 

- Debout marmotte ! fit ma mère en ouvrant brusquement les rideaux. Il fait un temps superbe, sors du lit.

L'esprit encore embrumé par le sommeil, je n'arrivais qu'à grogner mon mécontentement d'avoir été tirée d'un si beau rêve. Tout paraissait si réel, si simple. Ce n'était pas qu'un simple rêve, c'était bien plus que ça. Je l'avais vécu. Presque comme si je m’étais plongée dans un vieux souvenir, même si c’était impossible. En passant mécaniquement ma langue sur mes lèvres, je ne sentis rien.

Plus j'émergeais du sommeil, plus je me rendais compte qu'encore une fois, mon esprit avait inventé n'importe quoi.

- Allez chérie, lève toi. Nous sommes le 15, tu sais bien qu'il faut aller leur dire au revoir et merci.

Le 15. C'est vrai, nous étions le 15. Je l'avais presque oublié. Ma mère sortit de ma chambre et je l'entendis s'activer dans la cuisine pour préparer le petit déjeuner pendant que j'ouvrais péniblement les yeux avant de m'extirper de mon lit. Je sortis de ma tête les derniers restes de mon  songe pour aller dans la salle de bain me planter devant le miroir.

En effet, tout ceci n'avait été qu'un rêve. Il est clair que si le soleil s'était effectivement levé devant moi, je n'aurais pas cette mine aussi blafarde. Même en faisant abstraction de mon réveil brutal, il fallait bien l'avouer, je n'avais pas bonne mine.

Mes longs cheveux blanc neige qui tombaient en cascade désordonnée sur mes épaules (leur couleur provenant d'une anomalie génétique héritée de mon défunt père) encadraient un visage aux traits tirés. De larges cernes violettes, semblables à des hématomes, cerclaient mes yeux verts. Je donnais l'impression de n'avoir pas fermé l'œil depuis des semaines, ce qui n'était pas totalement faux. Les rêves comme celui que je venais de faire me réveillaient sans cesse au beau milieu de la nuit, haletante et en sueur. Je croyais tellement en ce que je ressentais que je me réveillais pour admirer toutes ces merveilles. Mais comme à chaque fois, je n’étais pas au bord de la mer mais dans mon lit, et mes bras tendus devant moi retombaient mollement sur le matelas. Je m’allongeais alors de nouveau, et tentais de rêver d’autre chose, pour que le réveil soit moins douloureux. Et que je puisse enfin dormir tranquillement pour être en forme, et avoir meilleure mine. Tout en moi était terne, mes cheveux, mon regard, tout.

Forte de ce constat, je soupirai avant d'ôter mon pyjama et de pénétrer dans la douche. Comme chaque matin, une voix féminine et nasillarde s'éveilla depuis le haut-parleur encastré près du pommeau de douche :

"Bonjour, vous vous apprêtez à prendre votre douche de la journée. Nos capteurs indiquent que votre masse corporelle est de 19,2. Calcul des besoins en cours."

Je laissai s'échapper un nouveau soupir de mes lèvres, et frottai mes bras pour ne pas frissonner en attendant l'arrivée de l'eau et du shampoing.

"Niveau d'eau fixée, une alarme vous préviendra une minute avant coupure. Les produits de nettoyage se trouvent dans le bac prévu à cet effet. Les douches Yellow vous souhaitent une excellente journée."

J'attendis en grognant que le petit récipient collé à la paroi de la douche se remplisse tout à fait et ouvris le robinet d'eau chaude. A cause de la pénurie d'eau potable, la consommation était particulièrement contrôlée. Chaque habitant de la base de survie était autorisé à prendre une douche par jour et ses besoins étaient calculés à la goutte d'eau près. Hors de question alors de flâner sous la douche en fredonnant un petit air joyeux. De toutes façons, cela faisait bien longtemps que je regardais les gouttes d’eau sortant des robinets avec suspicion. Depuis le temps qu’elle était filtrée et qu’elle circulait en boucle dans les canalisations, elle ne devait pas être aussi pure qu’à l’origine.  J'avais même diu mal à me convaincre qu'il s'agissait encore vraiment "d'eau". Mais il fallait faire avec. J'aspergeais rapidement mon corps avant de me frictionner énergiquement avec la dose de savon que l'on m'avait accordée. Je me rinçais ensuite le plus efficacement possible avant la coupure des jets et sortais me sécher.

Enroulée dans ma serviette, je regardai les petites gouttelettes glisser le long de mes mèches de cheveux. Dire que je laissais s’échapper ce liquide si précieux. Les gouttes tombèrent à terre pour former peu à peu une petite flaque. La loi aurait voulu que je récupère cette eau et la vide dans la douche, pour qu’elle reparte dans les canalisations pour être assainie et remise sur le circuit. Mais je ne bougeai pas, et, dans un acte stupide et enfantin, je me baissai et posai légèrement un coin de ma serviette sur la flaque. En quelques secondes, il n’y eut plus d’eau par terre. Je venais d’enfreindre la loi. Cette pensée m’arracha un rire amer.

 

L'eau faisait défaut à ce monde depuis sa création. Quand la terre telle que nous la connaissions avait été ravagée par les guerres nucléaires à répétition, les dirigeants des grandes puissances mondiales s'étaient rendus compte trop tard que la vie allait devenir impossible sur les terres. Les sols étaient incultivables, l'eau polluée et l'air saturé de nuages radioactifs se promenant au gré du vent. En peu de temps, la population mondiale avait diminué aux trois quarts. A cette époque je n'étais pas encore née mais j'avais appris comme tous les autres l'histoire de la planète, sa mort prématurée. Je connaissais sur le bout des doigts les évolutions du nombre de morts, la progression de la nature "hostile" et tous les dégats qu'elle provoquait. Dans tous les manuels, on en parlait comme un ennemi, attaquant dans le seul but de détruire.

Mais nulle part, il n’était écrit que les hommes étaient responsables de tout. On évoquait des conflits dans les introductions des manuels d‘histoire, sans détails, sans explications, et l’on s’étendait en chapitres entier sur les hécatombes provoquées par l’eau imbuvable, les dérèglements naturels.

Les seules choses que l’on savait des agissements des hommes étaient que les rares survivants de ce cataclysme s'étaient réunis en colonies et avaient bâti en toute hâte des abris en forme de bulles d'acier ancrées dans le sol. Il existait apparemment une douzaine d'abris comme celui où je vivais dans le monde, mais personne n'en était sûr, car le recensement était plutôt difficile à effectuer et ne se basait que sur de simples suppositions. Peut-être étions nous les seuls à avoir pu survivre, peut-être que les autres n'avaient pas terminé leur abris à temps. Nous n'en avions aucune idée, mais nous voulions croire que d'autres vivaient comme nous, pour être un peu moins effrayés par notre solitude. Il FALLAIT que d'autres communautés existent. Avec le temps, les abris, baptisés "bases de survie", s'étaient consolidés et étaient désormais de véritables forteresses, isolées du monde hostile qui nous entourait, et tout était fait pour que l'on se sente en sécurité. C'est ainsi que nous vivions, dans la base de survie Revival.

 

Et c’était exactement ce que je détestais. Cela faisait maintenant des mois que je faisais des rêves de plus en plus réalistes sur le monde extérieur alors que je ne l’avais jamais connu. Je ressentais les choses dans mes rêves. Comment cela pouvait-il être possible ? J’imaginais que je décuplais dans mes songes toutes les sensations qui s’offraient à moi dans Revival, mais cela ne rendait le retour à la réalité que plus difficile. Quand je me réveillais haletante en pleine nuit, je sentais tout d’un coup toute une partie de moi disparaitre, et me sentais désespérément vide. Souvent, je regardais mes bras, mes jambes, et soupirais devant leur aspect immaculé. J’avais vingt ans et pas une seule cicatrice, aussi infime soit-elle. Je ne m’étais jamais blessée en tombant d’une cabane perchée dans les arbres puisqu’il n’y avait pas d’arbres. Je n’avais pas la peau halée des jeunes filles que je voyais dans les vieux magazines mais un épiderme d’un blanc laiteux immaculé.

Ce constat me déprimait toujours profondément. Alors que d’autres me félicitaient toujours d’avoir une peau propre et nette, je haïssais cette perfection. Je voulais des cicatrices. Je voulais que mon corps prouve que j’avais vécu.

Mais dans ce cocon où nous vivions, il n’y avait pas de place pour la vie. Nous survivions, voilà tout. Toute autre revendication aurait été indécente.

 

 

Par Agevalram - Publié dans : Revival - Communauté : Se sentir liVre
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