Céleste se réveilla sans savoir combien de temps elle était restée inconsciente. Le réveil fut moins difficile que la première fois. Son esprit ne semblait plus pris dans cette étrange torpeur qui l'avait saisi plus tôt. Elle arrivait à formuler des pensées cohérentes sans peine. Elle reconnut immédiatement la chambre d'hôpital, toujours vide. La lumière semblait moins intense qu'auparavant, peut-être était-ce le crépuscule ?
« Céleste »
En déclamant à voix haute son prénom, elle ressentit quelque chose en elle. Les souvenirs ne revinrent pas mais elle sentait que ce n'était pas juste un prénom. Il lui appartenait vraiment. Si son esprit était toujours vide, elle savait que quelque part, des centaines de données étaient enfermées et attendaient le bon moment pour réapparaitre. Elle avait une vie, elle en était certaine.
Céleste se leva et alla à nouveau dans la petite salle de bain. Elle se regarda un long moment dans le miroir, cherchant à discerner quelque chose de plus derrière ses traits. Elle ne se reconnut pas plus qu'avant, mais accepta ce visage sans broncher. À bien y regarder, elle devina qu'elle devait avoir entre dix-sept et dix-neuf ans, pas plus. Ses traits n'étaient pas ceux d'une adulte, mais pas non plus ceux d'une enfant.
Alors qu'elle passait sa main sur son cou, elle entendit du bruit qui ne provenait pas de sa chambre.
Il y avait finalement du monde dans cet hôpital. Ni inquiète, ni rassurée pour autant, Céleste sortit de la salle de bain et posa sa main sur la poignée de la porte de la chambre. Elle l'ouvrit doucement, et sortit dans le couloir. Comme la chambre, il était entièrement blanc, et des dizaines de portes numérotées s'étalaient le long des murs.
Au bout du couloir, une femme, sans doute infirmière, discutait vivement avec ceux que Céleste reconnut immédiatement comme ses parents. L'homme était plutôt grand et mince, avec des cheveux bruns coupés très courts. Il arborait une fine moustache, qui lui donnait un petit air malicieux. La femme, elle, était plus petite. Elle avait les cheveux roux relevés en chignon derrière la tête, et avait une paire de lunettes vertes sur le bout du nez. Leurs deux visages étaient pales et ils semblaient tous deux très fatigués.
La petite femme accrochée au bras de son mari posa les yeux sur Céleste et aussitôt, sa bouche s'ouvrit à demi et ses yeux se mirent à briller. Sa main se contracta sur l'avant bras de son mari, qui lui aussi, en voyant le regard de sa femme, tourna la tête vers Céleste. Il ne sourit pas tout de suite, et semblait véritablement choqué. Ensemble, ils se mirent à marcher dans le couloir, se soutenant l'un l'autre.
Céleste savaient qu'ils étaient ses parents. Elle se souvenait de leurs visages, et revit en un éclair les gâteaux d'anniversaire qu'elle leur avait cuisiné, les longues soirées d'été dans le jardin de leur maison, les cadeaux qu'elle avait reçus de leur part tout au long de son enfance. Tout lui revint en mémoire par flash successifs, mais elle ne ressentait aucune joie. Elle n'était pas heureuse de les voir. Elle n'était pas non plus triste, mais ces deux personnes ne lui faisait aucun effet. Elle se dit que c'était sans doute passager. Peut-être était-ce une des conséquence de ce qui l'avait amenée dans cet hôpital.
Après tout, elle aurait du ressentir les même chose que ces deux personnes qui marchaient de plus en plus rapidement dans le couloir. Ils semblaient à la fois émus et … tristes ?
Il y avait une sorte de contradiction, de paradoxe dans les expressions de leurs visages. Céleste n'eut pas le temps de se poser plus de questions car ses parents se tenaient juste devant elle, à un mètre à peine. L'infirmière au bout du couloir les avait suivis, et se tenait légèrement en retrait. Elle semblait jauger mes parents du regard, en m'accordant quelques coups d'œil désintéressés. Son attitude était un peu déstabilisante, après tout, c'était Céleste la patiente, pas ses parents.
Ces derniers regardaient Céleste les larmes aux yeux. Son père se détacha de l'emprise de sa femme et leva le bras vers sa fille. Il arrêta son mouvement une infime seconde, mais suffisamment longtemps pour que sa fille le remarque, puis reprit son geste et caressa sa joue.
« Ma fille »
Céleste ne bougea pas, elle ne fut pas émue. Elle reconnut la voix de son père, comme si elle l'avait entendue la veille, et une vague de souvenirs la submergea. Elle revit son père lui expliquer comment planter correctement des pommes de terre dans leur potager, lui raconter des blagues pour la distraire pendant qu'il retirait une épine enfoncée dans la plante de son pied. Elle l'entendit chanter alors qu'il prenait une douche, râler contre la voiture comme si elle allait lui répondre alors qu'elle refusait de démarrer, soliloquer en préparant un plat de cuisine particulièrement difficile.
Tous ces souvenirs, et d'autres encore, Céleste les accusa comme elle aurait reçu un coup. Sa tête sembla soudain beaucoup plus lourde, alors que de nouvelles images la submergeait. Elle eut à peine le temps d'assimiler toutes ces images que sa mère murmura en reniflant :
« Céleste ? »
Comme pour son père, le son de la voix de sa mère fit exploser dans son crane de nouvelles images. Elle revit sa mère lui apprendre gentiment à conduire dans le petit chemin de terre menant à leur maison, elle l'entendit chanter sur de vieux rythmes de sa jeunesse, s'énerver contre les informations télévisées, comme si le présentateur allait l'entendre et lui répondre. Elle se rappela d'elle l'aidant à finir ses devoirs, perdant parfois patiente mais jamais longtemps, répondant au téléphone et raccrochant tout aussi vite pour pester contre les démarcheurs, discutant simplement de tout et de rien avec qui voulait.
Ces souvenirs voulaient tous leur place dans sa tête, et elle les subissait plus qu'elle ne les découvrait avec plaisir. Elle se rappelait de trop de choses en même temps, et une migraine fulgurante fit son apparition dans son crane.
Alors qu'elle titubait sous le poids de tous ces souvenirs, l'infirmière se fraya un chemin des coudes entre ses parents et les sermonna :
« Je vous avais dit qu'elle n'était pas encore prête ».
Elle vint soutenir Céleste et passa sa main dans son dos pour l'aider à tenir debout. Elle la ramena dans la chambre et l'aide à s'installer dans le lit. Ses parents les avaient suivies en se faisant aussi discrets qu'ils le pouvaient, et ne quittaient pas des yeux Céleste.
À nouveau, les murs commencèrent à danser devant les yeux de la jeune fille et elle sentit qu'elle allait perdre conscience. Elle ferma les yeux pour tenter de dompter la migraine qui la gagnait.
Avant de sombrer, elle entendit son père parler à l'infirmière et ne distingua que quelques mots :
« Vous aviez dit qu'elle serait comme... »
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